Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / L'Hermitage montre les pères américains

Peindre l'Amérique. La dépeindre, surtout. Tel était le but des artistes new-yorkais ou bostoniens des années 1830 à 1900. Ces gens ne partaient pas de rien. Il avait existé avant eux des artistes connus non seulement dans leur pays, mais dans une Angleterre à la fois mère et ennemie. Il suffit de citer pour le XVIIIe siècle Benjamin West ou John Singleton Copley. 

C'est néanmoins aux trois générations suivantes que s'intéresse aujourd'hui l'Hermitage. Le musée lausannois présente ainsi ceux qui ont décrit une terre vierge et des peuples cherchant à déplacer toujours plus avant leurs frontières. Il y a donc, au passage, quelques portraits d'Indiens. Ils prennent la pose avant de s'évanouir dans le paysage. Des paysages qui subiront eux-mêmes les ravages de l'homme blanc, amenant par réaction la création des premiers parcs nationaux.

Occasion rare 

Les occasions de voir en Europe de la peinture américaine ancienne demeurent rares. Ce serait à Paris le rôle du Musée d'Orsay, qui s'est jusqu'ici limité à Thomas Eakins. Le directeur Guy Cogeval n'apprécie toutefois pas cet art parfois fruste. Il y a le Louvre, qui accomplit aujourd'hui des efforts. En Suisse, le travail pionnier (c'est le cas de la dire!) a été effectué par le défunt baron Thyssen, quand il vivait encore à Lugano. Il faut dire qu'il s'agissait là du premier collectionneur européen sérieux en la matière. 

William Hauptman s'est chargé de l'exposition vaudoise. Le vernissage a déjà eu lieu il y a quelques semaines. J'ai donc demandé à la directrice Sylvie Wuhrmann de répondre à mes questions sur le comment et le pourquoi de cette exposition pour le moins dépaysante. 

L'Hermitage présente la peinture américaine du XIXe siècle alors que le Musée cantonal des beaux-arts lausannois propose des tableaux russes de la même époque. Hasard ou préméditation?
Hasard. Nous avons relevé cette coïncidence en cours de travail. Nous avons démarré en premier. Le projet est né en 2011, au moment d'" El Modernismo". J'ai eu une discussion avec William Hauptman. L'idée de départ était de se limiter à l'"Ecole de l'Hudson", avec ses grandes vues presque religieuses de sites naturels. Puis nous avons voulu élargir le propos. Il s'agissait désormais de montrer comment une école nationale se met en place en se démarquant peu à peu des modèles européens. 

Si je vous dis que je trouve cette peinture très provinciale, que me répondez-vous?
Pas d'accord! 

Et pourquoi?
Parce qu'elle a vite trouvé sa personnalité propre. Il s'agit d'un mode de voir pragmatique. Terrien. Proche des choses. J'aime beaucoup les natures mortes que nous présentons, allant jusqu'au trompe-l’œil. Et puis il y a la manière de décrire tous ces territoires qui semblaient alors d'ultimes frontières. L'Alaska. L'Ouest. Les icebergs. Les gens qui ont peint cela ont donné corps à des territoires qui n'avaient jamais été représentés jusque là. 

Pourquoi avoir pris ces trois générations?
Nous ne voulions pas monter l'impressionnisme américain, très important. Cet écho à l'art européen a déjà fait l'objet d'une exposition de l'Hermitage en 2002. Le musée a aussi monté une rétrospective Edward Hopper. Un homme qui vient, en quelque sorte, clore un cycle. Sa modernité triste annonce l'ère du désenchantement. Avec des créateurs produisant entre 1830 et 1900, nous revenons aux sources de cette "américanité", remise en question vers 1930 par Hopper. 

"Peindre l'Amérique" reste une exposition de petite taille.
Nous ne remplissons pas forcément l'Hermitage. Il fallait trouver la place pour la photographie, venue de l'Elysée. Le public peut ainsi constater que les sujets abordés par les Américains sont alors les mêmes. Et puis je voulais garder une place afin de montrer nos collections, créées en trente ans d'activité. Il y a notamment là un dépôt récent de toiles de François Bocion. Elles forment un pendant suisse évident aux tableaux américains. Elles datent de la même époque! 

Comment l'exposition s'est-elle mise en place, sur le plan pratique, Sylvie Wuhrmann?
William Haupman a effectué plusieurs voyages aux Etats-Unis, en se concentrant pour des raisons géographiques sur la côte est. Nous avons cependant des prêts de Chicago et e Los Angeles. On a ainsi pu arriver à un panorama représentatif, en se privant des grand formats. Ceux-ci présentent pour nous un double désavantage. Leur transport est ruineux et ils n'entrent pas dans les salles. 

A ce propos, les Américains prêtent-ils volontiers des œuvres emblématiques?
Oui et non. Il s'agit souvent d'icônes. Elles se voient donc exposées de manière permanente dans les institutions qui les possèdent. Mais il existe une volonté parallèle de diffusion à l'étranger. L'art américain ancien a longtemps souffert d'une discrimination critique. Même sur place. William Hauptman raconte volontiers que son étude passait encore, dans sa jeunesse, pour folklorique. Il était collectionné par patriotisme, mais rejeté de la sphère universitaire. 

Il s'agit aujourd'hui d'une peinture commercialement très chère. Comment l'Hermitage peut-il se débrouiller?
Nous avons essuyé des refus, mais nous en avons aussi formulé lorsque les condition posées devenaient trop dures. Nous savions cependant que presque tout devrait venir des Etats-Unis. En Europe, il n'y avait que les Thyssen pour nous offrir des chefs-d’œuvre. L'Hermitage a obtenu un prêt d'Orsay. Trois du Quai Branly, où les portraits d'Indiens ont fini comme documents ethnographiques. Il a donc fallu prévoir un gros budget, que nous avons respecté en nous imposant des arbitrages. Avions-non, ou non, besoin de tel ou tel tableau ruineux? Fallait-il multiplier les institutions sollicitées, au risque de faire exploser le nombre des convoyeurs, qui viennent tout superviser chez nous? 

Votre panorama connaît-il des manques?
Il y a toujours des manques. Toujours des regrets. Le plus important me semble Winslow Homer. Un héros national. L'Europe n'en conserve qu'une toile et Orsay nous l'a refusée. Je me dis en guise de consolation que Homer est un artiste si important qu'il mérite une rétrospective pour lui tout seul. 

Aucune amertume.
Non. Ce qui est ici le plus intéressant, comme dans nombre d'exposition du règne de Juliane Cosandier, qui m'a précédée à la tête du musée, c'est de montrer aux Suisses ce qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de voir. J'offre ici un voyage impossible sur place. Pensez que les tableaux que vous voyez ici rassemblés sont extrêmement dispersés aux Etats-Unis.

Pratique

"Peindre l'Amérique", Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 26 octobre. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Fondation de l'Hermitage): Un iceberg vu par Frederic Edwin Church. Une première dans l'histoire de la peinture.

Prochaine chronique le vendredi 25 juillet. Lausanne encore. Que se passe-t-il de neuf au Mudac?

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