Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/L'héritage de Rubens à Bruxelles

Certains artistes, rares il est vrai, possèdent une personnalité telle qu'ils se retrouvent au centre d'une véritable nébuleuse. Ainsi en va-t-il au XVIIe siècle avec Le Caravage, créateur involontaire du caravagisme, ou pour Rembrandt, qu'on finit pas mal distinguer des rembranesques. Encore leur influence s'est-elle limitée à une ou deux générations de suiveurs! Pierre-Paul Rubens (1577-1640) aurait eu, lui, une plus longue descendance, si l'on en croit l'actuelle exposition du Palais des beaux-arts (ou Bozar) de Bruxelles (1). Ses enfants, légitimes ou non, iraient jusqu'à Watteau, Boucher, Manet, voire Oskar Kokoschka, décédé nonagénaire en 1980. 

Cette étonnante longévité serait due, selon le commissaire Nico Van Hout, au caractère protéiforme de l’œuvre. Il n'existe pas un seul Rubens, mais plusieurs. Le créateur de vastes plafonds allégoriques, lourds de propagande, n'est pas le même que le paysagiste sensible, ni que le peintre des chasses sauvages, le portraitiste mondain ou le rêveur annonçant les "fêtes galantes" du XVIIIe siècle. Il y a donc différents filiations possibles. Chacun puise chez le maître flamand ce qui convient à son tempérament. Les différents disciples, anglais, espagnols, français, néerlandais (mais jamais italiens!) ne se ressemblent pas forcément entre eux.

Paysages, plafonds ou portraits

L'exposition, qui court dans les salles un peu tristes du dernier grand bâtiment construit par l'architecte Art nouveau Victor Horta, procède donc par genres. Elle crée ainsi des familles. Tout commence avec le paysage, largement pratiqué par Rubens dans les dernières années de sa carrière. John Constable (1776-1837) se contente de reprendre certains cadrages. James Ward (1769-1859, aucun rapport avec le tennisman actuel du même nom) livre en revanche un éblouissant pastiche de Rubens avec son combat de taureau, sur fond de château féodal. Cette grande composition de 1803 reprend jusqu'aux personnages, habillés à la mode de 1630. 

Il en va de même par la suite. Il y a toujours les imitateurs et ceux qui osent, comme les patineurs de compétition, des "figures libres". Dans l'espace voué aux chasses exotiques, Eugène Delacroix (1798-1863) se situe entre les deux. La référence se veut claire, mais sans servilité. Idem pour les grandes compositions plafonnantes. Il s'agit tout de même d'adapter le discours (c'est parfois très bavard, un plafond!) aux besoins politiques et aux goûts de l'époque. Notons que les exemples proposés sont ici surtout anglais (Thornhill, Verrio, Laguerre). Après avoir plié bagages à Bruxelles, l'exposition se déploiera en effet à la Royal Academy de Londres du 24 janvier au 10 avril sous le titre de "Rubens and His Legacy".

Une assiette chinoise d'après gravure

Une section se voit du coup consacrée au portrait, spécialité britannique s'il en est. Rubens possède ici avec Antoon Van Dyck (1599-1643) un héritier immédiat. Les deux hommes ont travaillé à Gênes puis à Londres, dans le même style. Théâtrales, leurs effigies "jet set", comme le dit le cartel explicatif, ont énormément plu dans un pays où les ducs comptent autant que le roi. Bozar peut ainsi aligner quelques toiles particulièrement brillantes de Sir Thomas Lawrence (1769-1830). Ce peintre cultivé joue avec le même brio des éclats du satin et des carnations de la peau. Il avait de qui tenir. Rubens reste avant tout le peintre de la chair. 

Bien d'autres rapprochements seraient à signaler dans cette exposition particulièrement réussie. Il y a même une assiette chinoise des années 1710 reproduisant une gravure d'après Rubens, un chef d'entreprise ayant vite compris l'importance de la diffusion d'un œuvre. Elle prouve qu'on peut toujours trouver du nouveau à dire sur certains génies. Rappelons que, l'an dernier, le Louvre de Lens avait préféré parler (assez lourdement) du cosmopolite et du politique. En 2004, le Palais des beaux-arts de Lille se contentait, lui, d'une vision généraliste. 

La manifestation constitue aussi un signe de (sur)vie du Musée royal des beaux-arts d'Anvers, auquel appartient Nico Van Hout. Fermé depuis 2011, le grand bâtiment du XIXe siècle, curieusement excentré, ne devrait rouvrir ses portes qu'en 2017. Si tout va bien. Ce genre de chantier a aujourd'hui pris la fâcheuse habitude de devenir éternels. 

(1) Lui-même sort largement du Titien (vers 1490-1577), ce qui se voit bien sûr rappelé.

Pratique 

"Sensation et sensibilité, Rubens et son héritage", Bozar,23, rue Ravenstein, Bruxelles, jusqu'au 4 janvier. Tél. 003202 507 83 00, site www.bozar.be Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h30, jusqu'à 20h30 le jeudi. Photo (V&A): Le paysage de James Ward, prêté par le Victoria & Albert Museum. On croirait un Rubens!

Prochaine chronique le vendredi 14 novembre. Tout se sait sur le tournage de "Breakfast at Tiffany's", grâce à un livre assez grinçant.

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