Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Kiefer voit très grand à Londres

Pour être gros, c'est gros! Anselm Kiefer a envahi la Royal Academy de Londres depuis le 27 septembre. Le plus énorme se trouve bien sûr dans la cour. L'Allemand y a installé deux grands aquariums. Il n'y a pas mis des requins dans le formol, comme son collègue britannique Damien Hirst. Avec lui, tout se révèle toujours plus compliqué. Plus elliptique aussi. Ces caissons vitrés abritent des modèles de bateaux. La chose s'intitule "Velimir Khlebnikov, Le destin des nations, La nouvelle théorie de la guerre". 

Tout le monde ne sait pas qui est Khlebnikov. J'ai donc appris du coup qu'il s'agissait d'un poète russe, plus ou moins futuriste, mort à 37 ans en 1922. Avouez que le référence culturelle se révèle plus pointue que les Mickey de Jeff Koons! Je sentais pourtant qu'il y avait anguille sous roche. Velimir a formulé une théorie du "temps circulaire" dans les années 1910. Or les grands cycles nietzschéens, avec ce qu'ils supposent d'éternels retours, ont toujours fasciné l'intellectuel de haut vol que se veut Kiefer. Vous l'aurez senti. Le décollage est rude. Mieux vaut accrocher sa ceinture avant d'affronter la suite. "Fasten your seat belts, it's going to be a bumpy night", disait déjà Bette Davis dans "All about Eve", un film pourtant fort peu nietzschéen de Mankiewicz.

Deux tableaux par salle 

A l'étage, il y a tout de même un élément rassurant. Les tableaux de Kiefer se révèlent si monumentaux qu'il y en a souvent deux par salle. Le visiteur un peu curieux se demande surtout comment ils ont passé les portes. Difficile de rouler ces toiles chargées d'éléments métalliques, de branches d'arbre, de terre séchée et de paille. Elle doivent en plus peser des tonnes. Dire que l'atmosphère est plombée ne tient pas ici de la métaphore, comme pour "années de plomb" ou "chape de plomb". Kiefer aime à charger ses compositions de plaques d'un plomb bien réel. Ce passionné d'histoire germanique lui confie en plus le soin d'apporter le poids des ans. Il a racheté l'ancien toit de la cathédrale de Cologne, au moment de sa restauration. 

Mais vous ne connaissez au fait peut-être pas Anselm Kiefer, qui reste une superstar artistique moins médiatique que Gerhard Richter ou Takashi Murakami (à ne pas confondre avec l'écrivain du même nom)? Kiefer est né en mars 1945. La date n'apparaît pas anodine. L'Allemagne hitlérienne va s'effondrer dans deux mois. Il s'agit d'un enfant des ruines. Notez cependant qu'il est Bavarois et catholique. Une nette polarité face à ses actuels confrères, qui ont généralement vu le jour à l'Est et été élevés dans le communisme.

Goethe, Wagner et Paul Celan 

Son rapport à l'histoire, ancienne et récente, n'en apparaît pas moins fusionnel. Il y a chez Kiefer le plus désespéré (et désespérant) des héritages germaniques. Goethe perdu dans les brumes du Nord. Wagner fasciné par le Moyen Age. Le nazisme et ses manifestations (notamment architecturales) démesurées. Plus un appel nordique vers la nature. Les arbres. Les champs. Les aigles sauvages. Et un goût profond pour les spéculations intellectuelles. "J'essaie d'aller jusqu'au fond de la vérité. C'est impossible, bien sûr, mais je peux toujours tenter de m'en approcher." J'ajouterai que Paul Celan joue un rôle important dans sa pensée et qu'il voue un culte à la poétesse Ingeborg Bachman, morte brûlée vive dans un hôtel romain en 1973. Sans doute un suicide. 

Tout cela n'est pas bien gai, j'en conviens. La douleur doit donc devenir collective. Visiter une exposition Kiefer tient de l'acte de contrition. Cela n'empêche pas l'étonnant succès commercial de l'artiste, installé en France depuis une vingtaine d'années. Après s'être construit un étrange village formé d'une cinquantaine de "maisons" dans le Gard, l'homme a donc pu s’offrir l'ancien entrepôt de La Samaritaine dans la banlieue parisienne. Une friche industrielle de 35.000 mètres carrés. "Je m'en sers comme dépôt pour mes œuvres monumentales et afin de créer."

Membre de la Royal Academy 

Rappelons, pour nous rapprocher de Londres, que Kiefer est du coup bien en cour chez nos voisins. Il fait partie du Collège de France. Il a ouvert la série "Monumenta" du Grand Palais. Le Louvre lui a récemment demander de créer des compositions (le mot "décorer" semble ici impropre) pour un escalier laissé nu au XIXe siècle. Alors pourquoi se montrer à Londres? Et à la Royal Academy au lieu de la Tate Modern? Elémentaire mon cher Watson! Kiefer fait partie de cette honorable société, fondée en 1768. Il en est membre, comme Anish Kapoor ou Tracy Enim. Le peintre se montre donc chez lui. Il y a quelques années, l'Allemand avait d'ailleurs déjà investi la cour de la RA. Il y montrait deux tours sinistres, dans un équilibres instable. Elles ont depuis longtemps disparu. Je sous rassure tout de suite. Sans s'écouler sur les visiteurs. C'était une installation temporaire.

Pratique

"Anselm Kiefer", Royal Academy, Burlington House, Piccadilly, Londres, jusqu'au 14 décembre. Tél. 004420 73 00 80 00, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h. Photo (Seattle Art Museum/Kiefer): "Les ordres de la nuit", 1996, 356 centimètres sur 463. Il y a plus grand!

Prochaine chronique le dimanche 5 octobre. Patrick Cramer présente la photographe suisse Sabine Weiss dans sa galerie genevoise.

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