Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Karlsruhe s'offre un Fragonard franco-allemand

Sans une page publicitaire insérée dans le journal mensuel des TGV (une bonne revue, par ailleurs), je ne l'aurais jamais su. Il reste difficile de connaître le contenu des expositions allemandes. Décentralisé à l'extrême, le pays ne connaît par ailleurs aucune presse d'art au retentissement international. Que se passe-t-il donc à Stuttgart ou à Leipzig? 

Pour ce qui est de Karlsruhe, je puis vous répondre. Pour quelques semaines encore, la Staalische Kunsthalle présente "Fragonard, Poésie et passion". L'idée peut sembler étrange dans une ville du Bade-Wurtenberg, mais il s'agit d'une fausse impression. D'abord, cet accrochage bilingue rappelle, parmi d'autres manifestations, que la France a échangé le baiser de paix avec son ancienne ennemie en 1963. Ensuite, l'Allemagne demeure la terre d'élection du rococo, qui y a pris sa forme la plus extrême. Il suffit de voir l'escalier du château de Brühl (près de Cologne) ou le petit théâtre construit pas l'architecte (français) Cuvillier dans la Residenz de Munich.

Tableautins, esquisses et dessins 

Si la Staatliche Kunsthalle ne possède rien de rococo (il s'agit d'un édifice néo-classique ayant miraculeusement échappé aux bombes de 1944-1945, mobilier compris), Fragonard a donc sa place à Karlsruhe, une cité redessinée au XVIIIe sur un plan inspiré des Lumières. La ville se déploie par cercles concentriques autour du château. Il y a de la verdure. Des fenêtres, le visiteur aperçoit même quelques maisons d'époque. Que demander de plus? 

Le parti-pris de l'exposition apparaît en prime intelligent. Les espaces temporaires se révèlent assez petits. Les commissaires Astrid Reuter et Juliane Betz se sont donc concentrées sur les dessins, les aquarelles, les esquisse et les tableautins. Le public ne retrouvera pas ici les "gros morceaux", comme le "Corrhesus et Callirhoé" du Louvre qui fit connaître l'artiste en 1765, ni sa monumentale "Fête à Saint-Cloud". La suite de toiles sur "Les progrès de l'amour", peinte pour Madame du Barry, favorite de Louis XV, et aujourd'hui accrochée à la Frick Collection de New York, se voit évoquée par des modèles, venus d'Angers. Une manière d'être et de ne pas être là en même temps.

Importants prêts de Vienne

Autrement, le choix frappe par la qualité des prêts obtenus, Karlsruhe possédant juste quelques dessins, dont un acquis pour l'exposition. Tout le monde a joué le jeu, à commencer par l'Albertina de Vienne, qui possède de feuilles essentielles, jamais montrées, d'où un extraordinaire état de fraîcheur. Elles se voient présentées par groupes, la dernière salle abritant des illustrations pour un "Roland furieux" resté inachevé. Si Fragonard se montra très actif au début de sa carrière, menée en marge de l'Académie et du Salon, il disparaît en effet de la scène bien avant sa mort, survenue en 1806. On ne sait presque rien des vingt dernières années du Provençal. 

Les œuvres aux murs sont non seulement séduisantes. Elles proposent des rapprochements intelligents. Il y a trois versions graphiques pour un "Songe de saint Joseph", demeuré à l'état de projet. L'admirable dessin "La lecture", qui fait la couverture du catalogue, se voit rapproché de celui de "La confidence". L'un est au Louvre. L'autre se trouve à Rotterdam. N'ont-ils pas jadis formé une paire? Et il est bon de voir "L'armoire", où s'est bien sûr caché l'amant, à côté de sa gravure. Une des seules menées à bien par l'artiste dans les années 1770.

Prix record en décembre 2013

Si vous aimez l'artiste, il vous faut donc faire le voyage. C'est la plus importante exposition sur sa création depuis l'énorme rétrospective du Grand Palais parisien de 1987-1988 (il y a eu depuis un Jacquemart-André assez moyen). Et si vous pensez que l'art gracieux de Fragonard est devenu ringard, détrompez-vous! L'une de ses figures de fantaisie, le magnifique "Portrait du duc d'Harcourt", s'est vendu 17,1 millions de livres le 5 décembre 2013 chez Bonham de Londres. C'est plutôt cher pour un petit tableau...

Pratique

"Fragonard. Poesie & Leidenschaft", Staatliche Kunsthalle, 2-6 Hans-Thoma-Strasse, Karlsruhe, jusqu'au 23 février. Tél. 0721 926 33 59, site www.kunsthalle-karlsruhe.de Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18h. Attention! Si l'exposition se révèle bilingue, le catalogue ne l'est pas. Photo (Staatliche Kunsthalle Karlsruhe): Une esquisse pour "Les progrès de l'amour", venue d'Angers.

 

Un musée immense, remarquable et aux salles désertées par les visiteurs

Comme bien des musées germaniques, l'immense Staatliche Kunsthalle sur base sur une collection princière. Les premiers tableaux entrent au XVIIe siècle. Le mouvement s'accélère vers 1760 avec Caroline Luise von Baden (1723-1783), peintre amateur et élève du Genevois Liotard. Elle constitue un cabinet hollandais et achète de l'art alors contemporain à Paris: Boucher, Chardin... 

Néo-grec, élevé vers 1850, le bâtiment a alors reçu un spectaculaire décor à la fresque de Moritz von Schwind. Mais il faut attendre les années 1960 pour que l'institution se réveille vraiment, en dépit de l'apport de très nombreux primitifs germaniques. Comme celui de Stuttgart, autre ville du Bade-Wutemberg, le musée de Karlsruhie a alors bénéficié d'une partie de l'argent du loto. Il s'est mis à dépenser sur une grande échelle, genre Metropolitan Museum de New York. La direction a suivi les traces de Caroline Luise. Très hollandais. Très français: Poussin, Lorrain, Manet, Gauguin... La Kunsthalle s'est par ailleurs formé un beau cabinet graphique, ouvert au public pour l'exposition Fragonard. Le visiteur peut y découvrir des très importants achats des années 70 et 80. Les crédits semblent avoir bien diminué depuis....

Un lieu rien que pour les enfants 

Précisons que les 74 salles un peu vides de public du bâtiment principal (oui, 74!) se voient complétées par un autre édifice, réservé aux enfants, et par une Orangerie. Cette dernière accueille les XXe et XXIe siècles. Je n'ai pas eu le temps de voir l'intérieur, mais les façades ne donnent pas précisément dans la miniature.

Prochaine chronique le dimanche 2 février. Ventes Krugier, c'est reparti, mais cette fois à Londres! Un petit article aussi pour signaler le week end suisse chargé: Artgenève, Redon à Bâle, La sculpture moderne à Lausanne, le Musée d'art et d'histoire genevois. Et j'en passe...

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