Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Jean-Pierre Saint-Ours, Genève-Paris-Rome et retour

On a pu parler d'une «école genevoise» en peinture. Rien n'existait portant en la matière avant le XVIIIe siècle. Quand Jean-Pierre Saint-Ours naît en 1752, Liotard, le «portraitiste de la vérité», est de retour dans la République, mais celle-ci ne possède aucune école à même former un jeune artiste. Saint-Ours, à qui le Musée d'art et d'histoire (MAH) rend hommage depuis quelques jours, doit donc émigrer à Paris dès 1769. Il a la chance d'entrer dans l'atelier de Vien. L'homme n'a guère de talent, mais cet apôtre précoce du néo-classicisme sait attirer des jeunes novateurs. 

Le cursus académique de Saint-Ours se révèle sans faute. En 1780, il décroche le prestigieux Prix de Rome, qui doit lui valoir quatre ans logé, nourri et blanchi au Palazzo Mancini. Genevois, et surtout protestant, le débutant se voit refuser ces privilèges. Il part à ses frais. La Ville Eternelle ne constitue pas alors qu'un fantastique musée. C'est «the place to be», comme New York dans les années 1950 ou Shanghaï aujourd'hui. Suédois, Allemands, Français, Anglais rivalisent ici d'invention. Difficile d'y trouve une place. Protégé par un cardinal (plus tolérant que le roi de France...), Saint-Ours y parvient assez vite. Le fait de ne pas être pensionnaire lui permet en outre d'accepter les commandes privées.

Une carrière italienne 

Jusqu'en 1792, il œuvre donc là à des grandes compositions inspirées par les mœurs grecques et latines, comme son cousin Constantin Vaucher, venu le rejoindre. C'est grandiose, mais peu lucratif. Les Vaudois Ducros avec ses paysages, Sablet au moyen de ses portraits de groupe trouvent plus facilement des débouchés. Saint-Ours fait sensation en 1791 au «Salon de la liberté», à Paris, mais c'est un peu tard. La Révolution a dispersé ou ruiné les acheteurs. Rome entre bientôt dans une période troublée. Le Genevois revient chez lui. 

A Genève, Saint-Ours se trouve bientôt à la pointe des changements politiques agitant la minuscule république. Il en devient le David, dessinant des costumes de magistrats, qui ne seront jamais portés, ou une fête pour ce Rousseau que le peintre a toujours lu avec avidité. Mais bientôt, c'est la Terreur. Une petite Terreur, qui a la chance d'arriver bien après Paris ou Lyon. Horrifié par les exécutions, le peintre se démet en protestation de ses fonctions. Il a des amis des deux côtés. Le paysagiste de la Rive, dont il peindra bientôt deux portraits, s'est ainsi réfugié sur territoire bernois, avec les patriciens.

Galerie de notables

Genève est encerclée. La pression française finit par déboucher sur une annexion, en 1798. Saint-Ours n'a plus les moyens de se concentrer sur des compositions historiques. Il réalise des portraits de Genevois, ou de gens mis en place par le Directoire, puis l'Empire. Il construit là une véritable galerie de notables, dont le MAH restitue la dimension avec une grande salle au premier étage. Peu de femmes en effet parmi les modèles de Saint-Ours, qui n'en fait pas moins souvent poser sa jeune et ravissante épouse. 

Les derniers essais dans «le grand genre» n'aboutissent pas, sauf pour un «Triomphe de la beauté» et bien sûr les célèbres «Tremblement de terre». On note que des souscripteurs genevois en achètent la plus belle version en 1801, la destinant à un futur musée. Le peintre semble parfois se décourager. Il se situe désormais à l'écart des grands centres. Rome se fait bien lointaine. Genève n'est pas Paris, où Saint-Ours bénéficie néanmoins de certains appuis dont celui de Vincent, Genevois d'origine.

Un oeuvre trop concentré à Genève 

Saint-Ours meurt en 1809. Il laisse une veuve et trois filles. Sa famille dotera plus tard (en particulier Fanny Céard, née Saint-Ours) de nombre de ses œuvres. Elles apparaissent du coup un peu trop concentrées en un seul lieu, comme celles de Fabre à Montpellier ou de Réattu à Arles, faisant de lui un créateur provincial. Il manque un grand Saint-Ours au Louvre, au «Met» de New York ou à la National Gallery de Londres. On ne peut en effet pas dire que l'emplacement actuel du «Mariage germain» (un escalier à la Fondation Reinhart de Winterthour), venu au MAH, serve beaucoup sa renommée. 

Le Genevois est enterré à Chêne-Bougeries. Sa tombe noire, assez somptueuse, a survécu, tout près de l'église. Si vous voulez prolonger votre visite au MAH, voilà le pèlerinage tout trouvé.

Pratique

«Jean-Pierre Saint-Ours, Un peintre dans l'Europe des Lumières », Musée d'art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, Genève, jusqu'au 31 décembre. Tél. 022 418 26 00, site www.mah-geneve.ch , Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. L'exposition est accompagnée d'un livret de 80 pages rédigé par la commissaire Anne de Herdt. Photo (MAH): "L'Amour et Psyché". Le MAH possède le dessin. Il expose une esquisse peinte prêtée par un particulier. La grande toile finale se trouve à Los Angeles.

Ce texte est suivi par une critique de l'exposition elle-même.

Prochaine chronique le mercredi 30 septembre. Hommage au Suisse Jean-Christophe Ammann, qui vient de mourir. La manière de montrer l'art contemporain lui doit beaucoup.

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