Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE GENEVOISE / Un Ravel peut en cacher un autre

Cela fait un an. A l'été 2013, Arnaud Tellier s'installait à Morges. Il s'agissait pour lui d'une solution de repli. Le Normand, que l'on a connu à la tête du Musée Patek Philippe, comptait ouvrir sa galerie à Genève. Seulement voilà! Au prix où sont chez nous les arcades, même s'il en existe désormais beaucoup de libres, il a dû renoncer. Comment proposer de la peinture romande du XIXe et des débuts du XXe siècle en tenant compte de tarifs pareils? 

Arnaud Tellier dispose d'un stock important. "C'était au départ ma collection." Installé en Suisse depuis la fin des années 1980, le Français a commencé par acheter des tableaux rouennais ("c'est ma région"). Puis il était descendu le long de la Seine. "C'est en 1997 que je me suis intéressé à la création genevoise, vaudoise ou valaisanne." Il faut dire qu'on a beaucoup produit chez nous, entre 1850 et 1940. Des choses d'une qualité souvent très honorable. "Il n'y avait qu'à ramasser."

Un goût pour les années 1880-1920

Avec quelque 1000 pièces en stock (il suffit de consulter son site pour se faire une idée), le spécialiste en horlogerie ancienne reconverti pouvait organiser des manifestations thématiques. Par sujets. Par auteurs. Pas époques. Il proposait ainsi, il y a peu, une jolie rétrospective dédiée au Genevois François Furet. Aucun rapport avec l'historien français du même nom. Il s'agit là d'un agréable artiste d'ici, né en 1842 et mort en 1919. On était en plein dans la période de prédilection d'Arnaud Tellier, qui s'aventure rarement jusqu'au moderne, même s'il annonce pour la rentrée 2014 une exposition sur "l'art genevois autour de 1915, avec un hommage parallèle au groupement Le Falot et à la galerie pionnière de Max Moos." 

Pour l'instant, c'est un autre artiste de la fin du XIXe et des débuts du XXe qui occupe les cimaises de la rue Louis-de-Savoie. J'ai cité Edouard John Ravel, dont la plupart de Genevois ont au moins vu une œuvre. C'est cet homme, né en 1847 et mort en 1920, qui a décoré en 1912 d'une vaste scène symboliste, avec plein de femmes rousses drapées de sortes de chemises de nuit blanches, l'escalier de la Maison communale de Plainpalais menant à la Salle Pitoëff. Titre? "L'harmonie céleste".

Atelier vendu en 2010 à Paris 

"Tout est né de la vente, fin 2010, par l'étude de Thierry de Maigret, à Drouot, d'une parte de l'atelier." Arnaud Tellier a ainsi acquis la moitié des lots proposés à Paris. Il en a revendu quelques-uns entre-temps. Mais il savait à qui. A des Valaisans, sans doute, pour ce qui relevait de l'inspiration alpestre. "Ce genre de rétrospective se monte du coup en cinq minutes. Vous prenez votre téléphone. Vous récupérez des œuvres en dépôt. Toutes ne seront pas à vendre." Et les recherches historiques? "Vous les commencez après. Avec une bonne bibliothèque, pleine de livres et de revues d'époque comme la mienne, les choses se voient grandement facilitées." 

Mais qui est, au fait, ce Ravel? Un natif de Versoix. L'homme a commencé par peindre sur émail, puis il a passé à la taille au-dessus. On lui doit des portraits un peu trop jolis pour être vrais. Des scènes de genre délicieusement aimables. Des paysages montrant une nature encore inviolée. Comme bien d'autres, il a cru découvrir son Pont-Aven en Valais. C'était, en pleine Suisse, une réserve d'Indiens, aux étranges coutumes. Et puis il y a eu, timidement et du coup tardivement, la veine symboliste. Elle se voit incarnée à Morges par "La fontaine de Jouvence" de 1914 (Musée de Soleure), dont Arnaud Tellier propose le grand dessin préparatoire, daté de 1912.

L'oncle du compositeur 

Inutile de dire que notre Musée d'art et d'histoire détient nombre de Ravel. "Mais ni Genève, ni Lausanne ne font le moindre effort pour mettre en valeur l'art ancien local." Ce dernier bascule ainsi dans l'oubli. "Ses amateurs vieillissent, et ils ne sont pas remplacés." Le galeriste ne suit pas la tendance, qui va toujours plus vers la création contemporaine. Il lui faut former de nouveaux regards. Aller vers le public. On le verra ainsi dans une foire d'antiquaires à Zurich, puis au salon lausannois de Beaulieu, en novembre. "Je ne peux pas compter sur les seuls visiteurs de la galerie." 

Et Ravel? Eh bien, il n'a pas eu d'enfants avec sa femme Marie, qui peignait également. Il a vu depuis la Suisse que son neveu français peinait à vivre, en dépit d'un talent déjà reconnu. Il a donc décidé d'en faire son héritier, pour qu'il puisse composer en toute sérénité. C'est ainsi que s'est épanoui Maurice Ravel. "La Valse". "Le Boléro"...

Pratique 

"Edouard John Ravel", galerie Arnaud Tellier, 36, rue Louis-de-Savoie, Morges, jusqu'au 26 juillet. Tél. 021 311 40 00, site www.tellier.ch Ouvert du mercredi au vendredi de 14h à 18h30, le samedi de 11h à 13h. Photo (DR): "La fontaine de Jouvence" de 1914. Arnaud Tellier en propose le grand dessin préparatoire de 1912.

Prochaine chronique le lundi 30 juin. Marché de l'art. Avec quelques exemples récents et concrets, qu'est-ce qu'on peut avoir pour 15 francs, 150 francs, 1500 francs, 15.000 francs, 150.000 francs, 1.500.000 francs, 15 millions et 150 millions.

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