Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Florence célèbre l'universel Jacopo Ligozzi

Il a touché à tout. On doit à Jacopo Ligozzi d'admirables dessins aquarellés montrant des plantes et des animaux, bien sûr. Mais le Toscan d'adoption a également donné des projets pour des marqueteries de pierres dures, des carrosses, des broderies, des draps de lits, des costumes de théâtre, des décors de fête, des meubles et même pour une lunette astronomique destinée à Galilée. Pas étonnant si Filippo Baldinucci, l'historien des arts de la seconde moitié du XVIIe siècle, l'a qualifié d'"universalissimo"! 

C'est au Véronais, né en 1549 (ou a aussi dit 1547 ou 1550) que le Palazzo Pitti consacre sa grande exposition de 2014, avec une petite extension au Cabinet graphique des Offices. Comme le faisait remarquer la surintendante Cristina Acidini, "Florence ne peut pas toujours laisser la part belle à des stars comme Botticelli ou le Caravage." Il lui faut aussi proposer des redécouvertes. Il s'agit pour la ville d'un devoir. Notez que la "cité au lys" (là je fais un peu de littérature...) ne part pas de rien. Le Louvre a déjà monté, au printemps 2005, une belle exposition Ligozzi avec des dessins tirés de son propre fonds.

Un chef d'orchestre pour les fastes médicéens

Le monsieur a cependant énormément produit, même si certaines de ces œuvres décoratives, dont les fresques de la "Tribune" des Offices ou la "Grotte de Thétis" de Pratolino sont aujourd'hui perdues. Le Pitti a ainsi non seulement dû laisser à la manifestation l'immense "Sala Bianca", créée vers 1780 et qui servait de salle de bal aux Habsbourg-Lorraine, et les pièces adjacentes. Il a fallu ouvrir au public d'autres pièces, jusqu'ici interdites au public. L'occasion pour ce dernier de regarder non seulement ce qu'il y a sur les murs, mais encore les plafonds, magnifiques. 

Ligozzi est né à Vérone, cité alors vénitienne, dans une famille d'artisans. On a longtemps cru qu'il avait fait ses débuts à la Cour de Vienne. On sait maintenant qu'il se trouvait à Florence dès 1577. Il y a avait une magnifique place libre. Giorgio Vasari, chef d'orchestre des fastes médicéens, était décédé trois ans plus tôt. Ligozzi n'occupera pas exactement les mêmes fonctions. L'histoire naturelle n'intéressait pas Vasari. Ligozzi n'était ni architecte, ni historien. N'empêche qu'il fallait faire rouler une véritable boutique à grand spectacle. A côté, la cour de France devait faire province à l'époque en dépit de ses splendeurs. Notez que Ligozzi sera le professeur d'une certaine Marie de Médicis, qui épousera en 1600 Henri IV. Elle apportera avec elle tout un mode de représentation.

Oiseaux et poissons 

Ce sont les dessins botaniques et animaliers qui ouvrent les expositions. Confondantes de fraîcheur, ces grandes feuilles se révèlent d'une précision hallucinante. Poissons et oiseaux ont l'air vivants. Leur illustration fait partie du désir de connaissance universelle qui caractérise encore la Cour dans les années 1580. Très libres de pensée, les grands ducs et leur famille se feront ensuite pieux, puis dévots et enfin bigots. La fin du XVIIe siècle baignera pour eux dans l'eau bénite. Ce passage au spirituel n'a pas dû gêner Ligozzi, obsédé par la mort et la damnation. Peu de plasticiens se seront montrés par ailleurs aussi inquiets. Sa fin, en 1627, a dû se révéler pénible. 

Après les "naturalia" les "artificiala". Le Pitti montre quelques-uns de ces fabuleux plateaux de table faits de jaspe, de lapis-lazuli ou de marbres de couleurs par l'Opificio delle pietre dure, créé en 1588 (et qui existe encore à Florence). Il y a également quelques portraits réalisés par Ligozzi, dont ceux de Virginia de Médicis ou de Margherita Gonzaga. Cette dernière régnait sur Mantoue. En 1591, Ligozzi a en effet connu la disgrâce. Il a exécuté, contre argent, un retable pour San Giminiano sans avertir ses patrons. Des méchants l'ont dénoncé. L'artiste devra, après un voyage dans le nord de l'Italie ouvrirun atelier indépendant dont les principaux clients seront, admirable illogique, les Médicis.

Des squelettes partout 

D'autres salles abritent aussi bien les miniatures que les dessins, où abondent des squelettes et des têtes de mort, volontiers rehaussés de dorures. Ligozzi y décrit aussi les péchés de manière ambiguë. De capitaux, ils deviennent souvent capiteux. Reste enfin à passer aux grands tableaux, puisque l'homme en réalisait aussi. Ils se situent en rupture avec le maniérisme, mais sans pour autant préluder au baroque, qui se montrera très tardif à Florence. Ligozzi appartient à cette génération intermédiaire dont font partie Le Cigoli (montré il y a quelques années dans la même Sala Bianca), Santo di Tito, Jacopo da Empoli ou Gregorio Pagani. 

Ligozzi est-il au fait un bon peintre? Pas vraiment. Merveilleux lorsqu'il imite la nature, l'artiste éprouve de la peine à composer et à rendre crédible. Davantage encore à adopter des formats monumentaux. Ses retables sont ennuyeux. Ses allégories peu inspirées. Notez que la plus vaste d'entre elle est à vendre. Le marchand londonien Jean-Luc Baroni a prêté "L'amour défendant la vertu contre le mal et l'ignorance", qui doit faire dans les trois mètres de haut. Avis aux amateurs...

Pratique

"Jacopo Ligozzi, Pittore universalissimo", Palazzo Pitti, 1, piazza de Pitti, Florence, jusqu'au 28 septembre. Site www.unannodarte.it/ligozzi Ouvert du mardi au dimanche de 8h15 à 18h50. Il y a une suite aux Offices, où l'attente est interminable à moins de posséder un coûteux coupe-file, valable pour de très nombreux lieux florentins. Photo (Musées florentins): L'un de poissons reproduits par Ligozzi dans les années 1580. Confondant de vérité.

Prochaine chronique le vendredi 22 août. Art contemporain. Les Anglais adorent le portrait. Le Prix BP, à Londres, réunit les jeunes, voire très jeunes talents. Il y a même une section pour les 14-19 ans!

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