Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Evian met en lumière le très sage Jacques-Emile Blanche

Certaines rencontres semblent artificielles. D'autres s'imposent. Peintre de la Belle Epoque, Jacques-Emile Blanche avait tout pour se retrouver cet été au Palais Lumière d'Evian. Un bâtiment remis à flots pour la culture, ce qui peut sembler normal dans une ancienne station thermale. Un édifice qui se trouve en plus non loin de la villa disparue d'Anna de Noailles à Amphion. Or Blanche a plusieurs fois peint la volubile poétesse, dont l’œuvre jouissait vers 1910 d'un éclat aujourd'hui fâcheusement terni. 

L'actuel «Jacques-Emile Blanche, Peintre, écrivain, homme du monde» constitue une exposition hors les murs du Musée des beaux-arts de Rouen. Difficile de faire sans lui pour l'artiste. Au début des années 1920, ce dernier, qui possédait un petit château normand près d'Offranville, lui a fait don de 144 toiles. Il s'agissait en grande partie d'esquisses, à l'échelle définitive, pour de grands portraits livrés à leur modèles. «Le panthéon d'une époque», comme disait son confrère Maurice Denis. Blanche a fixé les traits de nombreux peintres, écrivain et musiciens aujourd'hui plus connus que lui. Il a ainsi portraituré Marcel Proust dès 1892, alors que l'homme n'avait pas encore publié une ligne. C'est le célèbre tableau (ou plutôt fragment de tableau, dans la mesure où on auteur insatisfait en a coupé la moitié) se trouvant au Musée d'Orsay.

Fils et petit-fils de médecins célèbres

Mais qui est donc Jacques-Emile Blanche? Un héritier. Son grand-père Esprit était un aliéniste célèbre. Suivant ses traces, son père Emile avait créé à Passy, dans une ancienne maison (aujourd'hui démolie) ayant appartenu à la princesse de Lamballe, l'amie de Marie-Antoinette, une clinique tout ce qu'il y a de plus chic. On y avait aussi bien vu Gérard de Nerval que Guy de Maupassant. Jacques-Emile apprend ainsi le piano avec Gounod et la lecture en compagnie de Marie d'Agoult, l'ancienne maîtresse de Liszt. Tout continue à l'école, où il a Mallarmé comme professeur d'anglais et Gide comme condisciple. Il y a des gens qui ont de la chance. 

L'ennui, quand les gens ont trop de dons, c'est qu'il n savent pas choisir. Blanche hésite entre l'écriture, la peinture et la musique. La seconde l'emporte, avec le conseils de Manet. Mais il signe des essais et des romans, tout en faisant poser le Gotha des lettres. Aux écrivains d'avant 1914 succèdent ainsi Cocteau ou Mauriac, Claudel et Barrès. De quoi le changer des danseurs des Ballets Russes, spectacles dont le peintre est le parrain en 1909. Ajoutez à cela l'Angleterre, où Blanche s'installe fréquemment de 1905 à 1911. Le temps de peindre tout le Londres qui compte (moins bien représenté à Evian).

Une peinture très inégale 

Mondain grâce à la protection de Robert de Montesquiou, arbitre des élégances, mélomane passant des derniers échos du romantisme au «Groupe des Six», peintre au fait de ce qui se réalise partout en Europe (il faut admirer au Palais Lumière son portrait de groupe de la famille de Fritz Thaulow), Blanche a-t-il encore le temps de penser à son art? Oui, mais par à-coups. Si les modèles restent presque toujours prestigieux, la facture de toiles se révèle inégale. Elle souffre de se trouver tiraillée entre l'académisme et un impressionnisme assoupi. D'où un côté sage. Un peu terne. Blanche n'est ni le virtuose Boldini, ni le somptueusement classique Léon Bonnat (1). 

Dans ces conditions, il y a heureusement les moments où il se dépasse. C'est le cas avec les grands pastels. C'est quand Blanche ose un christianisme rajeuni pour «L'hôte» (1890), où le Christ s'invite chez une famille bourgeoise. C'est celui où il donne, en 1912, une décoration pour le nouveau pavillon français de la Biennale de Venise. C'est enfin, en 1917, le moment où il trace les esquisses pour l'église d'Offranville, où il donne le premier de ces monuments aux morts qui fleuriront après la victoire de 1918. L'exposition s'arrête d'ailleurs un peu là. Quand Blanche meurt en 1942, il apparaît complètement décalé par rapport à la peinture moderne, faute d'avoir osé le grand saut, comme son contemporain Edouard Vuillard.

Choix bien conduit

L'exposition d'Evian n'en constitue pas moins une bonne idée. Il ne s'agit pas de la première depuis longtemps, comme le veut la publicité. Une autre s'est en effet tenue à la Fondation Bergé-Saint Laurent de Paris en 2012-2013, ce qui n'est pas vieux. Mais au Palais Lumière, il y a la place pour passé cent œuvres, provenant non seulement de Rouen, mais d'Orsay, de Grenoble, de Carnavalet ou du Petit Palais. Assuré par Sylvain Amic, directeur du Musée des beaux-arts de Rouen (2), le choix se tient bien. Il y a aux côtés des célébrités quelques inconnus ayant particulièrement inspiré Blanche. Citons ainsi Louis Metman (et son chien) ou Gilda Darthy (qui fait l'affiche). 

Le principal problème réside en fait dans la disposition des salles, un peu mesquines par rapport aux grands tableaux. Passe encore pour le rez-de-chaussée. Mais le sous-sol, un vrai boyau, met bien mal en valeur une peinture qui suppose tout de même un certain panache. 

(1) Il ne faut pas oublier non plus que Blanche est aussi le contemporain de Matisse et de Picasso.
(2) Le commissariat est en outre assuré par l'équipe rouennaise composée de Diederik Bakhuÿs, Anne-Charlotte Cathelineau et Marie-Claude Coudert.

Pratique

«Jacques Emile Blanche, Peintre, écrivain, homme du monde», Palais Lumière, quai Albert-Besson, Evian, jusqu'au 6 septembre. Tél. 00334 50 83 15 90, site www.ville-evian.fr Ouvert tous les jours de 10h à 19h, le lundi dès 14h. Photo (Musée des beaux-arts de Rouen): Un fragment de la décoration exécutée pour la Biennale de Venise en 1912.

Prochaine chronique le dimanche 23 août. Lisbonne révèle sa star féminine baroque de la peinture du XVIIe Josefa de Obidos.

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