Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Dijon relance Bon Boullogne, l'oublié

Ses tableaux se vendaient fort cher. Il a tenu un des ateliers les plus fréquentés de Paris. Ces hauts faits constituent de l'histoire ancienne. Tout le monde a oublié Bon Boullogne (1649-1717). Tout le monde, sauf François Marandet. Ce franc-tireur de l'histoire de l'art peut donc aujourd'hui présenter une exposition dédiée à l'artiste (et à ses suiveurs) au Musée Magnin de Dijon. Il y a là des tableaux de Versailles comme du Louvre. L'ancienne demeure de Jeanne et Maurice Magnin a été léguée en 1938 à l'Etat français, ce qui lui confère le statut, finalement rare, de musée national. Un statut qui permet d'emprunter plus facilement. La plus grande toile, «La fille de Jephté», arrive ainsi tout droit de l'Ermitage. 

Qui est Bon Boullogne? Un membre de l'une de ces dynasties (Coypel, Hallé, Parrocel...) qui peuplent alors la peinture française. La vocation jouait certes un rôle à l'époque. N'empêche qu'il s'agissait avant tout d'un métier, exercé avec plus ou moins de talent. Il se créait ainsi des réseaux facilitant l'obtention de commandes. A côté du roi, un sommet qui payait souvent mal, il y avait l'Eglise et ses couvents, les particuliers se faisant portraiturer et les étrangers attirés par le Soleil versaillais. Il s'agissait de répondre aux attentes. L'indépendance créatrice n'avait pas encore été inventée. Disons, pour reprendre des formules de patin artistique, qu'il existait alors davantage de figures imposées que de figures libres.

Un frère qui a mieux passé le cap du temps 

Bon Boullogne était ainsi un fils de Louis I de Boullogne, un homme dont ne voit plus grand chose de nos jours. C'était l'aîné, en un temps où les droits liés à la primogéniture jouaient à plein. Il signa ainsi nombre des ses toiles (car il signait) «Boullogne l'aîné». La chose n'empêcha pas la postérité de préférer son cadet, Louis II. Il s'agissait, avec ce dernier, d'un peintre doué et surtout d'un prodigieux dessinateur. L'une des plus grands qu'ait connu son pays. Le Louvre a d'ailleurs dédié une magnifique rétrospective, en 2010, à ses crayons sur papier bleu rehaussés de craie blanche. 

Notre Bon a donc travaillé pour Louis XIV à Trianon et au château de Versailles même. Il a connu la faveur de son fils, le comte de Toulouse. Cet homme bien en cour a fait une belle carrière officielle d'académicien. Ses contemporains louaient une versatilité, allant jusqu'aux pastiches. Elle lui a ensuite porté tort. Les créations que Bon n'a pas signées ont vogué d'une attribution à l'autre, se retrouvant parfois parmi les Italiens, voire sous le nom de Poussin. Ceci pour autant que ses créations aient encore intéressé, tant le second XVIIe français est vite tombé en défaveur. Comme certaines «grandes machines» de son contemporain Antoine Coypel (mesurant dans les huit mètres de large), il existe quelques Bon Boulogne immenses, lacérés et troués, dans les caves du Louvre...

Un témoin de l'histoire du goût

Mériterait-il une totale réhabilitation? C'est beaucoup dire. L'actuelle présentation dijonnaise intéresse davantage qu'elle ne séduit. Elle reflète un moment de l'histoire du goût. Le public avait été ravi, ces dernières années, par la résurrection de figures majeures dont celles de Lubin Baugin, de Louis Cretey, de Nicolas Colombel ou de Jacques Stella. Il le sera sans doute, dans quelques semaines, quand Versailles inaugurera son Charles de La Fosse. Adrien Sacquespée, en ce moment au Musée des beaux-arts de Rouen, constitue une bonne surprise. Avec Bon Boullogne, il faut hélas s'accrocher. Le regard cherche un style. Une personnalité. Il ne le trouve guère. Le Parisien se situe dans la suite de Bolonais comme l'Albane. Ses figures sont de petites poupées sans souffle, ni âme, ni vigueur. Des marionnettes. 

Fallait-il du coup tenter l'aventure? Bien évidemment oui! Comment saurait-on autrement quelle place accorder à Bon Boullogne en ce début du XXIe siècle? L'exercice de la rétrospective suppose ses réussites et ses échecs. Que donneront une soixante d’œuvres de la même main, une fois mises côte à côte? L'amateur attend ainsi un grand Patel, un grand Santerre, un grand Lemaire ou un grand Pierre Mignard (Nicolas Mignard, c'est déjà fait). Les spécialistes scientifiques existent. Un conservateur de musée s'amuse d'ailleurs à qualifier l'étude du XVIIe siècle, d'«aristocratie de l'histoire de l'art». Reste à convaincre les directeurs de musée, et surtout les maires dont la plupart dépendent. Il ne s'agit pas là de sujet vendeurs...

Pratique

«Bon Boullogne, Un chef d'école au Grand Siècle», Musée Magnin, 4, rue des Bons-Enfants, Dijon, jusqu'au 4 mars. Tél. 00333 80 67 11 10, site www.musee-magnin.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 12h et de 14h à 18h. Bon catalogue, qui fera référence. Le Musée Magnin est par ailleurs logé dans un magnifique hôtel particulier. Ses collections se révèlent très riches, notamment pour le XVIIe siècle français: La Hyre, Bourdon, Le Sueur, Dorigny, Dufresnoy... Photo (RMN): "Vénus sur les eaux", qui appartient en propre au Musée Magnin.

Prochaine chronique le dimanche 1er février. Retour sur "artgenève" et quelques galeries de la place.

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