Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Courbet en version suisse à Genève

Nous y voilà! Depuis longtemps annoncée, l'exposition "Gustave Courbet", Les années suisses" a commencé le 4 septembre dans un Musée Rath rabougri. Le bâtiment, qui n'a pourtant rien d'une cathédrale, s'est vu amputé de trois salles pour proposer un accrochage paradoxalement entassé par endroits. Les mystères de la muséographie... 

On connaît le propos. Le 23 juillet 1873, le peintre quitte clandestinement la France. Il se réfugie en Suisse, qu'il connaît pour y avoir séjourné en 1854, 1855 ou 1869. Il visitait alors son ami Max Buchon, victime d'un précédent exil. L'écrivain s'était opposé au régime de Napoléon III, avec lequel Courbet avait su composer. L'artiste avait donc déjà exposé et travaillé en Suisse, comme le montre la présentation des Musées d'art et d'histoire, organisée par Laurence Madeline. Il pouvait échapper à la prison tout en continuant à produire. En 1873, Courbet est connu jusqu'aux Etats-Unis. Une toile venue de Cincinnati le prouve. Elle a été acquise auprès du peintre par un juge de la ville. L'acquéreur voulait un bord de mer. Il a reçu des rives du Léman.

Une dette impossible à rembourser 

Pourquoi l'homme devait-il fuir? Resté à Paris en 1870-71, le Franc-Comtois s'était investi dans la Commune. On sait que celle-ci, se sentant perdue, a multiplié les incendies et les destructions. Courbet s'est vu accusé (à tort) par la suite d'avoir suscité l'abattage de la Colonne Vendôme. Il a fait de la prison en 1872. En 1873, alors que la France pense redevenir une monarchie, il se voit condamné aux frais. 300.000 francs or pour relever le monument napoléonien. L'idée d'une amnistie ne progressera qu'après l'établissement d'une réelle république, en 1875. 

Largement ouverte aux réfugiés durant tout le XIXe siècle (pas d'idée de "barque pleine" à l'époque), la Suisse avait reçu beaucoup de Communards, en particulier à Genève. Il en existait une vraie communauté, vite intégrée. Courbet pouvait espérer s'y joindre. Il rembourserait sa dette, quitte à surproduire des peintures. Au moins le laisserait-on en paix. Il lui fallait trouver un havre. Ce sera La-Tour-de-Peilz, où il s'éteindra le 31 décembre 1877. Parmi les documents réunis dans le sous-sol du Rath se trouve la facture de son cercueil de plomb: 350 francs.

Le château de Chillon en versions multiples 

Qu'allait donner Courbet en Suisse? Des paysages surtout. On parle ici du château de Chillon comme d'une métaphore, celle d'un nouveau Bonivard. Il s'agissait surtout d'un sujet commercial à l'époque, d'où la multiplication de ses représentations. L'exilé réalise aussi des vues lacustres ou de montagne. Le Musée d'art et d'histoire de Genève a acquis en 2014 le "Panorama des Alpes". On peut le considérer comme l'esquisse pour l'arrière-plan d'une énorme toile, venue de Cleveland. Peu de figures en revanche. "La vigneronne de Montreux" de 1874 n'a pas su séduire. Il faut dire qu'il s'agit là d'une des croûtes que l'artiste, bien inégal, a produit tout au long de sa carrière. 

L'objectif de la commissaire (et par ailleurs directrice du Pôle art des Musée d'art et d'histoire) était cependant de montrer que la main n'avait pas faibli. Il existe une légende noire autour des années suisses du Français. Emile Zola y a contribué avec un faux apitoiement malveillant sur le peintre, décrit comme un "martyr", et un surtout un déchu. On sait que le romancier accomplira le même travail de sape avec son ami Cézanne en rédigeant "L’œuvre" (1886). Il y avait là de quoi susciter un rejet durable. La belle rétrospective du Grand Palais parisien, en 2009, traitait ainsi la dernière période en deux coups de cuillère à pot.

Nombreux flash-back 

Il existe pourtant d'excellentes choses jusqu'au bout. Avec les mêmes baisses de tension, bien sûr! Il est donc venu le meilleur et le pire de Dallas, Budapest, Londres, Stockholm, Orsay, Besançon ou plus modestement le château de Nyon, qui conserve une enseigne de café du maître. Notons qu'en dépit de l'accord avec la Fondation Beyeler de Bâle, où se découvre aujourd'hui une autre exposition Courbet, il y a au Rath des toiles antérieures à 1873. Laurence Madeline a multiplié les flash-back, comme un cinéma. Elle a voulu reconstituer la galerie-exposition permanente proposée par l'artiste à La Tour-de-Peilz, avec son sens habituel de l'auto-promotion. Il y a aussi les tableaux de la période charnière de 1871-72. Se retrouvent du coup les "Truites" de Zurich, de Berne (à coup sûr les plus belles) et d'Orsay. 

Touffu et (un peu) confus, le parcours dégage moins des idées qu'il ne multiplie sur les étiquettes les citations précises d'archives, notamment celles des deux inventaires après décès de 1878. C'est une exposition de première de classe. Manque une vision qui aurait bénéficié de l'énorme travail accompli. La question la plus épineuse se voit éludée. Il n'est jamais question aux murs (et à peine dans le catalogue) de l'atelier de l'artiste, où Marcel Ordinaire et Cherubino Pata multipliaient les variantes. Le catalogue raisonné de l’œuvre (assuré par les Fernier d'Ornans, qui se succèdent de père en fils, comme jadis les pharaons d'Egypte) pose des questions insolubles. Le Fernier actuel les résout en parlant de "Courbet et collaborateurs" dans ses certificat d'authenticité. L'excellente présentation sur Courbet du Salon du livre, en 2012, se penchait avec force sur la question.

Documents entassés 

C'est cependant la présentation qui se révèle la plus inégale. Certaines salles, sur fond rouge foncé, font grand effet. Telle qu'il manque souvent des étiquettes faute de place, l'accumulation des documents au sous-sol apparaît en revanche insupportable. Et pourquoi avoir mis là, en plus, quelques tableaux venant se perdre dans cette masse? C'était une bonne idée que de proposer beaucoup de Chillon, plus ou moins réussis, dont se dégage une toile déposée en 1990 au MAH et restaurée ce printemps. Mais était-il besoin de les empiler l'une sur l'autre, alors qu'un mur entier agrandit en face une carte postale du château à l'époque?

Pratique

"Gustave Courbet, Les années suisses", Musée Rath, Place Neuve, Genève, jusqu'au 4 janvier. Tél. 022 418 33 40, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Photo (DR): Gustave Courbet (troisième depuis la gauche) lors d'une visite à Bulle en 1876.

Cet article est lié au compte-rendu de l'exposition Gustave Courbet à la Fondation Beyeler de Bâle, situé juste en dessous dans la file.

Prochaine chronique le mardi 9 septembre. Le Kunstmuseum de Winterthour se penche sur Vuillard.

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