Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Christian Floquet, abstrait, géométrique et sensible

Crédits: Annik Wetter/Joy de Rouvre

On a revu de lui quelques tableaux en 2012 à la galerie Ceysson, rue du Vieux-Billard. Fin 2013 a paru sur lui aux éditons du Mamco un livre très illustré d'Arnauld Pierre, sous-titré «Engager la peinture». Christian Floquet fait pourtant partie des artistes un peu laissés dans l'ombre. Les amateurs vous disent pourtant souvent: «Ah oui, c'est bien, Floquet.» Cela fait donc du bien de le retrouver aujourd'hui chez Joy de Rouvre, à Carouge. La galeriste lui a, au propre, confié ses murs. Le Genevois y a tracé (et rempli) de grands signes géométriques noirs. Il a aussi conçu de grandes gravures, de la même couleur (puisque le noir en est une). L'événement donnait matière à une rencontre. 

Je crois que des présentations sont nécessaires pour commencer...
Je suis Genevois et né à Genève. C'était aux Grangettes en 1961. Si l'on peut parler de vocation, la mienne est précoce. J'ai fait mes études à l'Ecole supérieure des Arts Visuels ou ESAV, qu'a remplacée depuis la HEAD. J'étais l'élève de Sylvie Defraoui, qui expose encore régulièrement. J'en garde de fabuleux souvenirs, que j'évoque dans le livre d'Arnauld Pierre. Je pense surtout à des rencontres très fortes. En ce temps-là, les écoles n'avaient pas encore de comptes à rendre. Je ne veux pas dire que c'était mieux avant. Je pense que les choses étaient simplement différentes. 

Comment en êtes-vous arrivé à une abstraction géométrique?
Rapidement. Cela a commencé dès 1982. Je ne me situais ni du côté des abstraits qui laissent couler leur matière sur la toile, ni de ceux qui suivaient la ligne dure de l'art concert à la zurichoise. Il faut dire qu'un homme comme l'Allemand Blinky Palermo, mort jeune en 1977, avait donné à l'abstraction des éléments plus spontanés. J'admirais aussi un Américain comme Barnett Newman. Cela dit, je suis effectivement sensible à la géométrie, abordée de manière frontale et directe. Aux formes simples. Aux couleurs franches. 

On vous a remarqué assez vite.
Les années 80 étaient «néo-géo». Ce que je produisait suscitait donc un certain intérêt. J'ai eu des expositions. C'était chez Marika Malacorda à Genève. Chez Jacqueline Rivolta à Lausanne. J'ai obtenu des bourses fédérales grâce à Edmond Charrière, le conservateur du musée de La Chaux-de-Fonds. Charrière était un proche de Maurice Besset, qui enseignait à l'Université de Genève. Un homme dont l'influence rayonnait alors très fort. Besset était un formateur, comme Serge Lemoine l'a été par la suite à Grenoble. J'ai ainsi eu l'occasion de présenter mes œuvres en France. En 1987, par exemple, j'ai «eu» le Consortium à Dijon, qui a été le premier centre d'art contemporain régional soutenu financièrement par le Ministère de la culture. 

Vous êtes ensuite devenu moins visible.
C'est étrange. J'exposais peu, alors que je me sentais très bien. Il y avait moins d'intérêt autour du type de peinture que je représentais. Et puis, j'ai passé cinq ans à Paris, entre 192 et 1997! Ce n'était plus indispensable, à cette époque, de passer par Paris, mais les choses se sont faites comme ça. J'avais l'occasion de m'y installer, alors que je n'avais plus d'appartement à Genève. J'y ai rarement montré mon travail, mais j'ai eu l'occasion de me lier avec des gens. 

Qu'est-ce qu'on fait quand on n'expose plus? On enseigne?
Un peu. J'ai obtenu des heures au beaux-arts. Au Collège. Mais jamais de poste fixe à Genève. Je suis toujours resté remplaçant. 

Peignez-vous tous les jours?
Disons régulièrement. Mais pas à heures fixes. J'ai la chance de disposer depuis deux ans d'un vaste atelier. Cela m'a permis de revenir aux grands formats. Avant, pour le faire, il me fallait squatter le local dun collègue. Cela dit, j'ai deux fois obtenu un local de la Ville, à dix ans de distance, ce qui m'a provisoirement assuré un certain confort. 

Sentez-vous une nette évolution entre ce que vous produisiez dans les années 1980 et aujourd'hui?
Une chose me semble sûre. Ce n'est pas maintenant que je vais me mettre à faire du figuratif. Cela me fait dire que je reste proche de mes débuts, si ce n'est que je suis revenu au châssis classique dès 1986. Je revisite même parfois, trente ans après, certaines de mes idées anciennes. Je les reprends, et elles redeviennent vivantes. Pour ce faire, je regarde mes dessins, que je ne vends jamais. Ils sont à l'origine de tout. Je commenchaque toile par un dessin. A l'occasion, je refais même un tableau. Il faut dire que beaucoup d'entre eux ont disparu dans l'incendie d'un dépôt, en 1995. 

Etes-vous ce que l'on appelle un gros producteur?
Pas vraiment. Je réalise quinze peintures par an. Pas davantage. Il y a en plus les gouaches. Les périodes où il n'y a rien ne m'angoissent pas. Je prends mon temps. Je laisse traîner. J'aime d'ailleurs bien ça. 

Avez-vous des collectionneurs fixes?
Quelques-uns entre Genève et Lausanne. Plus une ou deux institutions. Je citerai le Mamco, la Fondation pour l'art concret de Zurich, le Fonds national d'art contemporain en France. 

Vous intéressez-vous à ce que font les autres artistes?
Oui. Je regarde beaucoup. L'art des autres me nourrit. Je vais au cinéma. Au théâtre. J'écoute de la musique. Je suis un peu ce qui se fait en danse. Il n'en ressort rien directement dans mon œuvre, mais j'aime bien voir des gens qui produisent des choses auxquelles je peux m'identifier. 

Comment vous sentez-vous ici, chez Joy de Rouvre?
Bien.

Pratique

«Christian Floquet», galerie Joy de Rouvre, 1, rue des Moraines, Carouge, jusqu'au 28 juin. Tél. 079 616 50 55, site www.galeriejoyderouvre.ch Ouvert le mardi et le jeudi de 11h à 16h, le samedi de 11h à 17h et sur rendez-vous. Le livre «Christian Floquet, Engager la peinture» d'Arnauld Pierre a paru aux Editions du Mamco en 2013. Il compte 280 pages. Texte en français et en anglais.

Photo (Joy de Rouvre): Les murs de la galerie repensés par Christian Floquet pour l'exposition actuelle.

Prochaine chronique le vendredi 3 juin. L'Orangerie de Paris rend hommage à Guillaume Apollinaire critique d'art. Une exposition magnifique.

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