Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE CHINOISE / Londres offre l'exposition du siècle

Même décor. Changement de style. Cet été encore, les Anglais courraient au Victoria & Albert Museum de Londres voir l'exposition David Bowie. Deux heures d'attente, parfois, avant d'entrer dans les salles, même avec un billet pris à l'avance pour un moment précis. Le "hit" absolu du V & A, dont le succès commerciaux sont aujourd'hui bien davantage dus à des expositions "bling-bling" qu'à des manifestations voulues sérieuses et profondes. 

Tel est en effet le cas avec l'actuel "Trésors de la peinture chinoise, 700-1900". Pour rassembler les quelque 80 pièces, parfois de très grandes dimensions (certains rouleaux mesurent quatorze mètres), il a fallu déployer durant des années des trésors de diplomatie. Les œuvres les plus anciennes proviennent ainsi d'Occident. Impossible de faire, pour les débuts, sans le Musée Guimet de Paris. C'est là que se trouvent les œuvres découvertes en 1908 par le très savant Paul Pelliot. L'homme ramena en France une bonne partie du contenu des grottes de Dunhuang, où des pièces sur soie millénaires avaient été miraculeusement conservées.

Des paysages avant tout 

Ces peintures, ou du moins quelques-unes, forment le point de départ du parcours, voulu chronologique et non thématique. Le visiteur avance par sections jusqu'à la chute de l'Empire du Milieu en 1911. Chaque grande période se voit sous-titrée par une ambition alors partagée. Les premières peintures restent ainsi des "objets de dévotion", pour la plupart bouddhistes. Tout change vers 950, quelques décennies après la chute de la dynastie Tang. L'inspiration se tourne dès lors vers le paysage. Un paysage tenant moins de la description réaliste que d'un état d'âme. Une vision contemplative du monde. 

D'espace en espace, redessiné dans les salles du V & A, le public descend dès lors le temps. L’invasion mongole du milieu du XIIIe siècle, qui met définitivement fin au temps des Song, invite les artistes, ou du moins certains d'entre eux, à "embrasser la solitude". Un temps de repli et d'exil de la cour. De personnalisation aussi. Mais dès l'affirmation de la dynastie autochtone des Ming, vers 1400, il s'agit de rattraper le temps perdu par plusieurs générations. Nous en arrivons à "la poursuite du bonheur". Il se crée alors des pièces magnifiques, ce qui ne se révèle pas sans danger. Pour les créateurs travaillant entre 1600 et 1900, sous les Qing, il faudra "rivaliser avec les anciens" tout en regardant vers l’Ouest. Un strabisme véritablement divergent.

Pékin contre Taïpeh

Jusqu'aux œuvres reflétant l'époque des Song, la plupart des réalisations (sur papier ou sur soie) proviennent des musées européens (Berlin, Stockholm...), nord-américains (New York, Kansas City, Boston...) ou japonais. L'art chinois a séduit les riches Occidentaux, qui ont bénéficié de l'inquiétante décomposition de l'Etat chinois au début du XXe siècle. La suite se voit en revanche majoritairement assurée par les institutions de Pékin ou de province, dont les musées de la Cité interdite. Le V & A a cependant frôlé l'incident diplomatique. Au départ, certains chefs-d’œuvre promis devaient arriver de Taïwan. Taïpeh s'est rétracté. Le gouvernement a eu peur que la Chine communiste demande la restitution d’œuvres ayant un peu trop précipitamment quitté le sol continental au moment de la retraite de Tchang-Kai-Chek à la fin des années 1940. 

Tel quel, le parcours, émaillé de noms d'artistes tous plus inconnus (et plus compliqués!) les uns que les autres du public européen, éblouit. C'est déjà presque trop. Il y a une fatigue. Un vertige. Il semble d'ailleurs que Londres n'ait pas assisté à une telle réunion de pièces chinoises exceptionnelles depuis 1935. Autant dire que plusieurs immersions s'imposeraient. Il reste toujours difficile, pour l'amateur débutant, d'affronter un univers où rien n'est balisé à l'avance. Les visiteurs le sentent d'ailleurs bien. C'est pourquoi nombre d'entre eux préfèrent aller à la facilité. Ils vont revoir, et non pas voir.

Pratique

"Masterpieces of Chinese Painting, 700-1910", Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 19 janvier 2014. Tél. 0044 20 79 42 80 00, site www.vam-ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h. On entre facilement. Photo (V & A): Parmi les prêts américains, le célébrissime "Neuf dragons" de Cheng Rong, daté 1244, qui appartient au musée de Boston. En voici un fragment.

Prochaine chronique le jeudi 26 décembre (jour de la Saint-Etienne!). Plonk & Replonk propose son calendrier 2014 "Tu es mon gros lapin" et quelques livres.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."