Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Canaletto inaugure le Centre Caumont d'Aix

Il ne faut pas toujours croire ce qu'on vous dit. L'événement aixois de l'été est bien moins formé par les «Icônes américaines» (en provenance de San Francisco), annoncées par le Musée Granet avec un battage publicitaire indécent, que l'ouverture dans la ville du Centre d'Art Caumont. Eh oui, un endroit de plus! L'ouverture de ce lieu, géré par Culturespaces, a précédé de peu celle de la Fondation Lambert agrandie d'Avignon, dont je vous parlerai bientôt. 

Au départ, il y a un bâtiment. Historique puisque nous sommes à Aix. Jusqu'à ces dernières années, le bel Hôtel de Caumont, tout en pierres blondes, servait de conservatoire de musique. Ce dernier ayant besoin de davantage de place. Il a donc déménagé. La Municipalité a vendu cet édifice commencé en 1715 sur les plans de l'illustre Robert de Cotte (l'architecte de Louis XIV), pour se faire des sous. Bien que classée, la maison se portait plutôt mal. Culturespaces a donc dû y injecter pas mal de millions pour qu'elle reprenne bonne mine.

Un goût très reconnaissable 

A la limite du trop, le résultat entend séduire. On n'a pas pleuré sur les dorures. Le public, ravi, y retrouvera le goût de Culturespaces, aujourd'hui à la tête de nombre de musées au goût traditionnel. Il s'agit, en authentique, d'une sorte de pendant méridional au Musée Jacquemart-André parisien, où tout tient de la reconstitution 1900. Les visiteurs, et surtout les visiteuses, reconnaîtront ainsi la priorité accordée au rez-de-chaussée, à la boutique et au restaurant, gigantesque, qui se prolonge en été jusque dans le petit jardin. 

L'aménagement de la première exposition fait également penser à Jacquemart-André. C'est le même genre salon de thé 1950, avec l'ambition de faire partout joli. Coquilles rocailles. Portraits ovales des artistes cités. Moquettes. Tout sent ici la version modernisée (mais pas trop) des salons historiques d'à-côté, qui entendent évoquer la vie aritocratique aixoise vers 1750, moment où les de Cabannes, bâtisseurs de la demeure, passent la main aux de Bruny. Les de Caumont n'arriveront par héritage qu'en 1800.

Canaletto par sa spécialiste

Quel est au juste le thème de la première exposition? Canaletto. Une valeur sûre. L'artiste (1697-1758) apporte toujours avec lui les charmes de Venise, dont il demeure le plus grand «védutiste». Très à la mode dans les années 1950-1960, son rival Francesco Guardi (1712-1793) apparait bien répétitif à côté de lui. Bien pressé aussi. Il ne vise qu'à l'effet lointain alors que Canaletto, lui, soigne le moindre petit personnage de ses toiles. Il se passe toujours quelques chose d'intéressant au premier plan, devant le palais des Doges ou la Salute. Chaussez vos bésicles! 

Canaletto a déjà fait l'objet de beaucoup de rétrospectives. Trop, sans doute. Celle-ci est signée par Bozena Anna Kowalczyk, spécialiste de l'artiste, sur lequel elle détient un pouvoir certain. Dans la jungle des vrais Canaletto, des attribués à Canaletto et des refusés à Canaletto, la Polonaise fait la loi. C'est d'elle qu'on écoute les avis qui deviennent aussitôt des oracles. Autant dire qu'un supposé Canaletto reste invendable sans son aval. Et quand on sait ce que vaut un Canaletto...

Rome, Londres et Venise

La scientifique a ici choisi de dérouler toute la carrière de maître. Autant dire que le parcours commence par Rome, continue à Venise, fait un long détour par Londres, où le peintre passa neuf ans, avant de finir dans la Sérénissime. Au fil des décennies, sa manière aura changé. La commissaire déclare que les années 1720 à 1730 resteront les meilleures, avec leur liberté de touche. Je persiste à préférer les toiles de la fin, plus abouties, même si certaines d'entre elles sentent effectivement la fatigue. Une petite place est laissée en queue de comète aux disciples, dont le neveu de Canaletto Bernardo Bellotto. Il fallait montrer que la vue urbaine constitue dans la Venise du XVIIIe siècle un genre à part entière, comme peuvent l'être ailleurs le portrait ou la nature morte. 

Bozena Anna Kowalczyk est parvenue à obtenir des prêts prestigieux. On lui doit bien cela. La Ca' Rezzonico vénitienne a envoyé des tableaux, tout comme la reine d'Angleterre (qui possède la plus belle collection au monde d'oeuvres de l'artiste, acquise par son ancêtre George III), le duc de Nothumberland, le Bowes Museum ou le prince de Liechtenstein. Une salle «immersive» plonge le viisteur dans la Venise du Settecento. On explique comment l'artiste faisait fonctionner sa «camera obscura». Précisons enfin que l'exposition propose par ailleurs de beaux dessins, mais pas de gravures. Canaletto demeure pourtant l'un des plus grands aquafortistes (il travaille en effet l'eau-forte) de son temps.

Pratique

«Canaletto, Rome, Londres, Venise», Centre d'Art Caumont, 3, rue Joseph-Cabassol, Aix-en-Provence, jusqu'au 13 septembre. Tél. 00334 42 20 70 01, site www.caumont-centredart.com Ouvert tous les jours de 10h à 19h. Photo (Fondation Caumont): Le portail XVIIIe de l'hôtel, qui se trouve tout près du Cours Mirabeau.

Prochaine chronique le mardi 29 juillet. Retour sur l'exposition de céramistes contemporains suisses de l'Ariana genevois, avec la commissaire Sophie Wicht Brentini.

 

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