Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE / Brou nous dit "Gothique mon amour"

L'opération n'était pas tout à fait concertée. La France n'en a pas moins vécu une année médiévale. A l'énorme exposition du Musée des beaux-arts de Rouen sur le mythe la cathédrale entre 1789 et 1914 (visible jusqu'au 31 août) se sont ajoutées les présentations lyonnaises (terminées) sur la peinture troubadour. Ces dernières étaient logiquement jumelées avec "Gothique mon amour" au Musée de Brou. L'église et le monastère créés par Marguerite d'Autriche au début du XVIe siècle ne constituent-il pas le chant du cygne d'un art né vers 1180, en Ile-de-France? Et Brou n'a-t-il pas été la première institution à acquérir des toiles troubadour dès les années 1980? 

En place jusqu'au 21 septembre "Gothique mon amour" occupe deux espaces des anciens bâtiments conventuels. Tout commence par une mise en abîme. Une chambre réunit les tableaux, dessins et gravures montrant le lieu au début du XIXe siècle, alors que se développe le genre néo-médiéval. La France vient de vivre une tourmente révolutionnaire. Elle a vu l'apparition de deux mots contradictoires. En 1790, Aubin Louis Millin a parlé de "monument national". En 1794, l'Abbé Grégoire lançait pour sa part l'idée de "vandalisme". Le patrimoine religieux était alors frappé par d'innombrables destructions idéologiques.

Renouveau catholique et royaliste 

Dix ans plus tard, en 1802, deux événements concomitants rallument une flamme catholique, historique et par ricochet royaliste. Chateaubriand sort "Le génie du christianisme", tandis que le Lyonnais Fleury-Richard expose au Salon sa "Valentine de Milan pleurant la mort de son époux", immédiatement acheté par une certaine Madame Bonaparte. L'impératrice Joséphine devient ainsi la marraine de ce mouvement poussant à une peinture archaïsante et sentimentale. Plusieurs tableaux exposés à Brou proviennent d'ailleurs du château suisse alémanique d'Arenenberg, où vécut sa fille Hortense après la chute de l'Empire. 

L'actuelle présentation devait évidemment se voir en miroir avec celle de Lyon, dont j'ai parlé en son temps. L'intérêt se focalise ici sur les lieux. Une salle abrite les représentations d'églises en ruines. Une autre les cloîtres. Une troisième les tombes. L'illustration de récits fictifs et émouvants apparaît ensuite. Une certaine Rosalie Caron, sur laquelle on sait peu de chose, s'attacha par exemple à mettre en images "Mathilde" de Sophie Cottin, paru en 1805. Ce récit du temps des Croisades raconte les amours, fatalement contrariées, entre une sœur de Richard Cœur de Lion, devenue nonne, et un prince arabe.

Un certain Louis Daguerre

Beaucoup d'artistes présents aux cimaises se révèlent d'ailleurs des inconnus. Fleury Richard, dont le Musée des beaux-arts de Lyon a acquis le fonds d'atelier en 1988, peut jouer les stars par rapport à Henriette Lorimier, Charles Caïus Renoux ou Auguste Mathieu. Il ne s'agit pas de grands créateurs. Chez eux, l'intention prime sur la réalisation de l’œuvre. Notons cependant deux noms devant leur réputation à d'autres activités. Auguste de Forbin deviendra, sous la Restauration, le conservateur du Louvre, où il fera aussi bien entrer Géricault que des tableaux alors décriés de David. Quant à Louis Daguerre, qui n'était pas sans talent, il demeure pour tous l'inventeur de la photographie. 

Un dernier recoin, avant de passer aux développements à l'étage supérieur, apparaît éclairant. Il s'agit de montrer le comment du pourquoi. Bien des toiles empruntent leurs décors aux reconstitutions de l'éphémère Musée des monuments français (il fermera dès 1816). Sauveteur de chefs-d’œuvre médiévaux, dont il avait fait admettre l'importance au regard de l'Histoire, Alexandre Lenoir avait imaginé là un Moyen Age de fantaisie. Il est amusant de voir que les peintres s'en servirent comme d'un théâtre pour y installer la folie de Charles VI ou des événements plus anecdotiques. La mode troubadour se préoccupait peu de réalisme. Le même fond, comme on peut le voir à Brou, pouvait d'ailleurs servir à raconter plusieurs histoires.

Un lieu admirable 

Il est évidement conseillé de finir avec l'église, qui abrite les fabuleux tombeaux, ajourés comme des dentelles, de Marguerite d'Autriche, de sa mère et de son mari. Tante de Charles-Quint, gouvernante des Pays-Bas, femme de tête, la noble dame a dépensé ici sans compter pour la plus grande gloire de Dieu et la sienne propre. C'est l'architecture la plus remarquable abritée par le département de l'Ain. Dommage que, si les lieux sont bien entretenus, leur environnement se dégrade. Que de constructions parasites autour d'eux!

Pratique 

"Gothique mon amour, 1802-1830", Musée de Brou, 63, boulevard de Brou, à deux kilomètres de Bourg-en-Bresse, jusqu'au 21 septembre. Site (compliqué à consulter) www.brou.monuments-nationaux.fr Tél. 00334 74 22 83 83. Ouvert tous les jours de 9h à 18h jusqu'au 30 septembre. Intelligente, l'exposition reste médiocrement présentée et encore plus mal éclairée. On n'y voit par instants rien! Photo (DR): Un tableau gothique théâtral de Louis Daguerre, futur inventeur de la photographie.

Prochaine chronique le lundi 11 août. Que faire avec ce qui disparaît du marché de l'art faute d'acheteurs?

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