Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Bramantino dans tout son éclat à Lugano

Il n'a pas vraiment de nom, vu que son surnom reprend l'identité de son maître. On ignore la date de sa naissance comme celle de sa mort. Bramantino apparaît très jeune en 1480 à Milan. Il quitte la scène avant 1530. Entre-temps, le Lombard aura fait œuvre non seulement de peintre, mais d'architecte. Les deux professions s'interpénètrent depuis toujours. Pensez à l'exemple récent du Corbusier. 

Bartolomeo Suardi, dit le Bramantino, fait pour quelques jours encore (je suis à nouveau en retard) l'objet d'une rétrospective sur trois étages au Museo cantonale d'Arte de Lugano. Le commissariat est le fait de Mauro Natale, qui enseigna longtemps l'art moderne (comprenez par là la période allant du XVIe au XVIIIe siècle) à l'Université de Genève. On devait déjà à l'homme plusieurs expositions importantes, dont celle organisée en 2002 autour de Vincenzo Foppa (1427-vers 1515) à Brescia (1), ou celle montée à Milan en 2006 avec la collection des princes Borromée. Notre homme constitue un spécialiste de la Renaissance lombarde. Un terrain parfois miné. Pensez à aux disputes autour de Léonard de Vinci...

Un duché tès disputé 

C'est moins Léonard (qui aura droit en 2015 à sa grande exposition milanaise) que les autres ténors du pays de la Scala qui intéressent le Genevois d'adoption. Bramantino, par exemple! A douze ou treize ans, l'adolescent fait donc ses classes avec Donato Bramante. Le natif d'Urbin deviendra l'un des grands bâtisseurs de la Rome papale. Il travaille pour l'instant dans le nord. Au service de Ludovico Sforza, il achève notamment Santa Maria delle Grazie. Le duché, que les Sforza ont hérité des Visconti, apparaît alors stable. Nul ne peut deviner que sa possession entraînera des guerres féroces entre Français et Espagnols à partir de 1499. Après la victoire de François Ier à Marignan en 1515 (tiens, c'est un anniversaire!), il y aura sa défaite devant Pavie en 1525. Pour plusieurs siècles, le Milanais se retrouvera dans l'orbite hispanique. 

Une grande partie de la carrière de Bartolomeo Suardi s'accomplira donc alors que le Milanais dépend de la France. Il travaillera même pour des commanditaires français. C'est le moment où la Renaissance, qui se contentait de timides incursions au nord des Alpes, prend son essor international. Un goût nouveau se répand, avec de fortes références antiques. On les retrouve ici dans les bâtiments disposés en arrière-plan de "La lamentation sur le corps du Christ" de Bucarest (vers 1512) ou de l'imposante "Vierge avec des saints" des Offices (1513-1518?), restaurée pour l'occasion. Nous sommes devant une ville romaine idéale. Toute blanche, bien entendu!

Problèmes de conservation 

Synthétique, sculptural, bien loin des aimables narrations médiévales, l'art de Bramantino nous semble religieux. La partie laïque existe. Un film vient l'apporter au Museo cantonale d'arte, avec les fresques intransportables. Il y a aussi, derrière une vitre protectrice, le ravissant "Jupiter et Mercure chez Philémon et Baucis" (2), venu de Cologne. Composée avec un superbe effet de symétrie, l’œuvre offre en plus le mérite du bon état (3). En dépit des travaux ayant redonné bonne mine à certaines peintures comme "La fuite en Egypte", conservée à Locarno, les travaux du Bramantino nous sont en effet souvent parvenus dans des conditions désolantes. Il suffit de voir (ou plutôt de de mal voir), à Lugano, les deux grandes compositions prêtées par une église de Mezzana di Somma Lombardo. 

Considérable, l'exposition regroupe l'essentiel. On imagine des années de tractations, les Italiens n'étant ainsi pas toujours des gens faciles. Il est venu des panneaux de Madrid, comme de Denver (Colorado), Budapest, Venise, Paris, Londres ou Berlin. Aux côté des peintures et de quelques fresques détachées se trouvent quelques dessins, afin de compléter ce que les spécialistes nomment le "corpus". Tout n'est pas du Bramantino. Mauro Natale a voulu, à juste titre, le rattacher au courant non léonardesque de l'art lombard des années 1490-1530, Bernardino Luini (à qui le Palazzo Reale de Milan vient de consacrer une énorme rétrospective) assurant le lien entre les deux styles.

Présentation aérée 

Aux murs, le visiteur retrouvera ainsi des gens méritant, selon le principe de la rotation, de faire aussi l'objet d'une présentation individuelle. Il y à Gaudenzio Ferrari, un magnifique artiste, comme Bernardo Zenale et bien sûr Donato Bramante, l'homme sans qui rien ne serait arrivé. Saluons la mise en scène. Bien qu'outrageusement refaite, la maison abritant le musée n'en reste pas moins une demeure ancienne, avec ce que cela suppose de murs fixes. Aérée, la disposition des œuvres permet de bien les voir, tout en proposant des rapprochements intelligents. Un vert olive, apposé sur certaines cimaises, donne une touche de couleur bienvenue. Bref. L'emballage souligne comme il convient tout l'intérêt du contenu. Une réussite! 

(1) Deux autres scientifiques participaient à l'exposition de Brescia.

(2) Vous connaissez tous l'histoire de Philémon et Baucis, bien sûr. Je la rappelle néanmoins, à tout hasard. Jupiter et Mercure s'étaient invité chez ces deux vieillards. Il furent si bien reçus que le roi des dieux leur permit de formuler n'importe quel souhait. Le couple répondit qu'il espérait juste mourir ensemble, ce qui lui fut accordé.

(3) Idem pour le célèbre "Christ ressuscité", qu'ont envoyé de Madrid les Thyssen.

Pratique

"Bramantino", Museo cantonal d'Arte, 10, via Canova, Lugano, jusqu'au 11 janvier. Tél. 091 815 79 71, site www.museo-cantonale-arte.ch Ouvert Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Horaires spéciaux les 31 décembre et 1er janvier. Photo (DR): Le "Philémon et Baucis", venu de Cologne. Il faut imaginer un petit tableau.

Prochine chronique le mardi 31 décembre. Quelles sont les principales expositions suisses attendues en 2015?

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