Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Berne révèle Augusto Giacometti

Ils portaient le même nom, mais ne se fréquentaient pas, à Stampa. Tout le monde cousinait, jadis dans les villages, ce qui n'empêchait pas les haines tenaces. Bien au contraire! Alberto, Diego et Bruno Giacometti ont épousé l'aversion que leur père Giovanni éprouvait pour Augusto. Une querelle si ancienne que nul n'en connaît aujourd'hui l'origine. Mort en 2012 à 105 ans, Bruno l'architecte refusait encore d'en parler! 

C'est à Augusto Giacometti (1877-1947) que le Kunstmuseum de Berne consacre aujourd'hui l'une de ses expositions actuelles. Le peintre dispose des plus belles salles, celles du rez-de-chaussée. Un étage, c'est finalement peu pour cet homme à la carrière riche et diverse. A l'instar de Picasso (mais sur un registre évidemment mineur!), le Grison a mené plusieurs manières de front. Il ne faut pas imaginer de périodes distinctes chez cet homme contradictoire. L'abstraction, dont il a participé à la naissance dès 1910, n'a pas été qu'un temps fugace, avant sa consécration d'artiste officiel suisse. Il y a chez Augusto des tableaux non figuratifs tardifs. L'intéressé n'a jamais renié ses audaces. La preuve! En 1947, il a laissé au Bündner Kunstmuseum de Coire sa "Fantaisie sur une fleur de pomme de terre" de 1917, réalisée alors qu'il fréquentait (d'assez loin, il est vrai) le milieu Dada zurichois.

Des bleu nuit et des jaunes stridents 

Qu'est-ce qui unit alors la création, apparemment débridée, d'Augusto Giacometti? La couleur! L'exposition s'appelle d'ailleurs "La couleur et moi", le titre reprenant le sujet d'une conférence donnée par le peintre en 1933. La polychromie commence par se faire volontairement rare. Les grandes toiles symbolistes, réalisées alors qu'Augusto vivait et enseignait à Florence, au début du XXe siècle, se contentent de deux ou trois tons. Il y a là beaucoup de camaïeux de bleus sombres, ou de jaunes stridents. La lecture du sujet s'en voit perturbée pour le spectateur. Mais quels morceaux de peinture, si audacieux pour l'époque! 

Le passage à l'abstraction, vers 1910 n'en reste pas moins une radicalisation. A l'époque, seuls Wassili Kandinsky en Allemagne ou Frantisek Kupka en France osaient rompre avec la représentation. Il y a bien sûr de nombreuses "études de couleurs" chez Giacometti, qui ont pu passer pour simplement décoratives. Il n'empêche que du grand "Matin de mai" (1910) au non moins vaste "Souvenir des primitifs italiens" (1927), seuls les titres raccrochent le public à une réalité tangible.

Paysages en mosaïques 

Notre homme n'en développe pas moins des recherches parallèles. Lors des séjours au pays natal, il revient au paysage. Mais attention! Il le décompose. Chaque touche se voit posée de manière indépendante sur la toile, avec des interstices laissés vierges. De près, il y a un effet de mosaïque, ou d'émail cloisonné. De loin, tout retrouve sa place, avec une extraordinaire profondeur. On comprend que dans les années 1930 et 1940, l'homme se soit passionné pour des commandes de vitraux, dont de nombreuses esquisses sont réunies à Berne. 

Lassitude? Vers 1925, Augusto Giacometti cesse de diviser les couleurs pour les fondre. Il donne des peintures où tout se joue dans le flou, tant les couleurs, particulièrement violentes, se recouvrent les unes dans les autres. Les formes se sont comme dissoutes. L'énorme "Bar Olympia" de 1928 est un rougeoiement. L'"Eruption de l'Etna" de 1929 aussi. Il s'agit là de deux créations que l'artiste a également léguées à Coire, dans un souci de représentation exhaustive.

Une haute qualité moyenne

Pourvu d'un beau catalogue dont il existe une version française, "La couleur et moi" montre Augusto Giacometti de manière flatteuse. Il y a bien sûr quelques pièce secondaires, voire ratées. Mais peu. Il semble du reste (j'ai le souvenir de deux autres rétrospectives dédiées à l'artiste) que le déchet soit demeuré rare chez Augusto, en dépit d'un affadissement les dernières années. Rien chez lui du déclin tragique de Giovanni Giacometti, mort pourtant bien avant lui. L'homme constitue aussi bien un symboliste de niveau européen qu'un abstrait lyrique de la première heure ou un très honorable figuratif classique. Un signe ne trompe pas. Une des plus belles toiles accrochées à Berne provient du MoMA de New York. Il s'agit de "Nuit d'été" (1917). 

Pour souligner cette modernité (même si je n'aime pas le mot), le Kunstmuseum a opté pour une mise en relation avec des artistes plus jeunes. Ils vont de Richard Lohse à Josef Albers, en passant par l'actuel Jerry Zeniuk. La salle réunissant cette curieuse famille apparaît hélas peu convaincante.

Pratique 

"La couleur et moi, Augusto Giacometti", Kunstmuseum, 8, Hodlerstrasse, Berne, jusqu'au 8 février 2015. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert le mardi de 10h à 21h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h. Photo (DR): "Fantaisie chromatique" de 1914. Un carré parfait, comme pour Klimt ou Schiele.

Prochaine chronique le vendrdi 21 novembre. Du côté de la Fondation Vuitton et de l'exposition Frank Gehry de Beaubourg.

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