Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/ Beaubourg s'offre la totale Martial Raysse. Aïe!

Certaines gens savent mal comment se faire des amis. Ainsi en va-t-il pour Martial Raysse. L'homme a enfin obtenu sa rétrospective à Beaubourg. Elle fait de lui "le plus grand peintre français vivant", ce qui ne semble pas gentil pour un Pierre Soulages il est vrai nonagénaire. L'artiste a apparemment tout pour se déclarer content. Eh bien non! Il a fait notifier à toutes publications par "une note impérieuse" (je cite "Connaissance des arts") l'interdiction "de reproduire sur leurs couvertures les œuvres des années 1960." Celles que le public préfère. Il faut à la place la photo d'une toile récente. Une nouvelle folie du droit d'auteur, qui dérape à tout va outre Jura... 

"Beaux-Arts" a obtempéré. "Connaissance des arts" a repoussé à juin l'article prévu, afin de pouvoir installer en première page Nicolas de Staël. Reste que les rédacteurs en chef des deux magazines, qui ne copinent pas spécialement, ont dénoncé le scandale par des éditoriaux qu'on dirait jumeaux. "Une attitude inadmissible", écrit Guy Boyer. D'autant plus qu'il est permis d'avoir des réserves (là c'est moi qui parle) sur la production actuelle du bonhomme.

Un pionnier pop

Avant d'aller plus avant, il faut dire quelques mots sur Raysse, dont la gloire reste tout de même assez locale. Martial voit le jour en 1936. Il commence très tôt ses pratiques artistiques. En autodidacte. Il a le bon réflexe. Dès 1959, il utilise des objets acquis dans les Prisunic, qui constituent pour lui "les vrais musées d'art moderne". Le débutant se retrouve du coup en plein courant pop. En plus, il a le bon goût de s'installer en 1963 à New York, puis à Los Angeles, au pays d'Andy Warhol et de Roy Lichtenstein. 

C'est de ce moment-là que datent ses paraphrases d'Ingres ou de Matisse. Des classiques revisités avec des aplats colorés et des fleurs en plastique collées. C'est l'image qu'on garde de lui. Seulement voilà! Après ses détournements, Raysse veut créer seul. A l'ancienne. C'est bien dessiné. Peint à la détrempe. L'inspiration se veut bucolique. Mythologique. Comme toujours quand on n'a plus grand chose à dire, les dimensions augmentent, puis explosent. Raysse donne parfois désormais des toiles flirtant avec les dix mètres de large. Des dimensions rares en France depuis les séries kilométriques de Bernard Buffet sur la Révolution française ou la vie merveilleuse de Jeanne d'Arc.

Un cinéaste post Mai 68 

Cette nouvelle inspiration, qui se manifeste en 1992 avec un énorme "Carnaval à Périgueux", ne séduit bien sûr pas tout le monde. Dans le genre néo-traditionnel, les amateurs préfèrent Gérard Garouste, plus baroque et plus vivant. Pour tout dire, Raysse serait oublié sans deux de ses clients. L'un est puissamment riche puisqu'il s'agit de François Pinault. L'homme d'affaires l'a glissé (pour autant qu'on puisse glisser des tableaux aussi grands) jusqu'au Palazzo Grassi de Venise. L'autre, moins riche mais tout de même très aisé, se nomme Marin Karmitz. Le cinéaste et producteur a non seulement acquis des Raysse, mais il a réédité en cassettes ses films. Car le Français s'est aussi voulu réalisateur. Je vous recommande "Le grand départ" de 1970, destiné à une projection en négatif couleurs. L'après Mai 68 n'a sans doute rien donné de plus grotesque. 

Bref. Il eut fallu, selon certains, clore le débat à la fin des années 1960. Catherine Grenier, dont j'ai récemment publié un entretien, a choisi la totale. Celle dont on se relève difficilement. La commissaire voit en lui le précurseur du retour à la peinture figurative. "L’œuvre de Martial Raysse intéresse déjà de nombreux créateurs actuels et, à travers cette rétrospective, beaucoup d'autres vont, je pense découvrir un père qu'ils ignorent", a-t-elle affirmé à un magazine.

Une exposition malgré tout nécessaire

Je veux bien admettre ces arbres généalogiques. N'empêche que je ne suis guère séduit par les tiers, au moins, de l'exposition. Aurait-elle donc dû ne pas avoir lieu? Evidemment pas! D'abord, c'est le rôle de Beaubourg de montrer aussi des artistes français. Ensuite, pour décider de ne pas aimer, il faut en principe avoir vu. Je dirai juste, pour terminer que, maintenant c'est fait. Raysse, c'est réglé. Terminé. L'enterrement de première classe a eu lieu. Cela dit, il y a des gens qui adorent. Philippe Dagen dans "le Monde", notamment. Le critique frôle le dithyrambe. Comme quoi...

Pratique

"Martial Raysse, Rétrospective 1960-2014", Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 22 septembre. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 22h. Photo (AFP): Raysse devant un de ses énormes tableaux récents.

Prochaine chronique le mardi 17 juin. "Art/Basel" approche. Quelques considération sur la foire alémanique et sur le marché en général.

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