Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Bâle montre les Alpes selon Caspar Wolf

On connaît le fantastique renversement du goût. Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, la montagne reste hostile et laide. Elle n'est ans doute plus le séjour de bêtes fantastiques, voire du Diable lui-même, mais elle demeure un lieu à éviter. La nature n'apparaît supportable que domestiquée, à l'image des jardins de Versailles, tracés au cordeau. 

Et puis d'un coup, ou presque, les cimes se mettent à participer du sublime. A une époque où l'émotion commence à primer sur la raison, il faut des cascades tumultueuses, des orages fantastiques, des incendies spectaculaires, des tremblements de terre et des glaciers énormes. Sur ce dernier plan, voilà qui tombe bien! Après le "petit âge glaciaire", qui a débuté au XVIIe siècle, ceux du Rhône ou de Mont-Blanc ont atteint leur expansion maximale. Ils menacent parfois même l'existence de certain villages alpestres.

Un projet artistique, scientifique et touristique 

C'est le moment où le Suisse Caspar Wolf naît à la peinture. L'homme a vu le jour en 1735 à Muri, dans l'actuel canton d'Argovie. Il fait ses classes en Allemagne du Sud. De retour au pays, il commence sa carrière tout au bas de l'échelle picturale en donnant des carreaux de faïence, des coffres décorés et des cartons de tapisserie. Après un passage par Paris, où il devient le disciple de l'illustre Joseph Vernet, qui s'est fait connaître en montrant avec réalisme les ports de France, Wolf rentre à nouveau. Il peut ainsi collaborer avec l'éditeur bernois Abraham Wagner le Jeune (1734-1782), qui a flairé une possible demande. Il peindra pour lui quelque 200 vues des sommets, accompagné par Johann Samuel Wyttenbach. Ce pasteur se charge des descriptions scientifique. Il s'agit bien de vendre les Alpes au premiers touristes, Anglais pour la plupart. 

L'entreprise finira moins bien que prévu. Wolf pourra pauvre à Heidelberg, dans le Palatinat, en 1785. Mais qu'importe pour nous! Longtemps considérés comme perdus, 75 paysages de Wolf ont été localisés en 1939 au château de Keukenhof, dans les Pas-Bas. Un marchand suisse est parvenu à acheter en bloc cet ensemble en 1947. Il l'a comme de juste (ou d'injuste) dispersé, en le proposant aux institutions comme aux privés helvétiques. L'art restait bon marché à l'époque. Tout a donc trouvé preneur, ce qui permet les institutions du pays de se révéler aujourd'hui très riches en œuvres de l'Argovien. L'actuelle exposition du Kunstmuseum de Bâle, montée par Bodo Brinckmann et Katharina Georgi, le prouve jusqu'au 1er février.

Un contexte européen 

Les deux commissaires ont choisi de nous montrer un Wolf en contexte (1). Sa peinture un peu provinciale, inégale sur le plan de la réalisation artistique et surtout excessive dans sa manière de montrer les sites, se retrouve ainsi en bonne compagnie. Il y a là Joseph Vernet, bien sûr, mais aussi Hubert Robert, dont le Kunstmuseum possède de fort belles toiles, Jean-Philippe de Loutherbourg, réhabilité par une récente rétrospective à Strasbourg, ou même François Boucher, pour qui le paysage restait une fantaisie intellectuelle. 

Dans les 126 pièces présentées, huiles, aquarelles et dessins (ces derniers disposés au 1er étage), Wolf domine bien sûr quantitativement, et de très loin. On peut se demander si une telle abondance, assez répétitive, le sert vraiment. Je veux bien qu'il s'agissait à l'origine de suites de toiles, mais tout de même... Il faut dire que l'éclairage est horrible, l'enfilade de salles lassante et la couleur des murs abominable. Qui donc a eu l'idée de ce rose froid? On a l'impression d'une immense glace à la fraise, totalement chimique bien sûr.

Fermeture du musée le 1er février 

Avec l'accrochage, deux étages plus bas, d'"Albrecht Dürer et son cercle" (sur lequel je reviendrai), Caspar Wolf constitue la dernière présentation du Kunstmuseum, ancien style. Le bâtiment fermera ses portes le soir du 1er février. L'annexe construite de l'autre côté de la rue est terminée dans son élévation. Il s'agit maintenant de creuser la partie souterraine reliant les deux édifices, de nettoyer le plus ancien des deux et de redéployer l'ensemble des collections en sortant pas mal de choses des caves. Il faudra pour cela quatorze mois. L'ouverture du Kunstmuseum nouveau style est prévue pour avril 2016. On va plus vite à Bâle qu'à Genève ou à Lausanne...

Pratique

"Caspar Wolf", Kunstmuseum, 16, Sankt Alban Graben, Bâle, jusqu'au 1er février 2015. Tél.061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

(1) Des photos actuelles des sites ont par ailleurs été commandées à Gilles Monney.

Photo (Kunstmuseum Basel): L'un des nombreux paysages de Wolf présentés à Bâle. Le petit personnage donne l'échelle humaine.

Prochaine chronique le dimanche 4 janvier. La rue Drouot, où se trouve la grande salle de ventes parisienne, vient de voir une plaque posée sur un de ses immeubles. Il s'agit de rappeler l'existence du Golf Drouot, temple du rock et du twist. Je vous raconte. 

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