Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Avignon invite Guillaume Bresson

Il a créé l'affiche du Festival d'Avignon, mais il doit exister mieux ailleurs en France pour se faire remarquer. Dans l'ancienne ville des papes, il se placarde chaque jour tant d'annonces pour tant de spectacles «off» que tout finit par se fondre dans la masse. C'est à qui fera le plus criard pour proposer des pièces souvent fort peu culturelles. Dans la cuvée 2015, j'ai ainsi repéré «L'enfer, c'est ma belle-mère», «Lune de mie...rde!» ou «Mémé casse bonbons». Avouez que nous ne nous situons pas tout à fait sur la même longueur d'ondes que dans le programme officiel concocté par Olivier Py! 

C'est donc Guillaume Bresson qui a dessiné l'affiche officielle, au fond bleu roi. A 33 ans, l'artiste toulousain a droit en prime à son exposition, logée dans l'église des Célestins. Un lieu admirable dans sa décrépitude. Les visiteurs se demandent parfois comment les voûtes tiennent encore. Nous sommes presque dans la poésie des ruines. Il s'agit là d'une manifestation de taille réduite: une quinzaine de toiles seulement, plus quelques travaux sur papier. Mais il faut dire que Guillaume travaille lentement. Très lentement. Son premier grand tableau lui a pris trois ans. Il représentait (il représente toujours d'ailleurs) une scène d'émeute aux pieds de HLMs.

Un Caravage contemporain?

Py assure avoir choisi Bresson parce qu'il représente la réalité d'aujourd'hui. Il y a là maldonne. Souvent désigné comme un Caravage contemporain, le Français retravaille considérablement ce qu'il voit. Il s'agit en fait de pures constructions mentales. L'homme travaille à la manière des maîtres anciens, et plus spécialement de Nicolas Poussin. Il fait de nombreuses esquisses, trace sur le papier des études de perspective et s'inspire en prime, comme son illustre prédécesseur, d'un théâtre de statuettes éclairées à dessein. Il en ressort des compositions très travaillées, dont la violence se voit atténuée par de savantes chorégraphies. L'émeute tient ainsi du ballet contemporain. 

La première fois que j'ai vu une toile de Guillaume Bresson, c'était à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, en 2007. Il s'agissait d'un travail de fin d'étude. Des études menées non sans mal. Le candidat ne prenait pas de photos. Il ne tournait aucune vidéo. Il désirait avant tout apprendre le métier. Il a ainsi failli se voir refusé, ce qui serait dans la logique d'une école vampirisée par les tendances modernistes. L'ENSBA a récemment atteint le fond avec la direction de Nicolas Bourriaud, justement «non reconduit dans ses fonctions» (et non pas limogé) il y a quelques jours. Bourriaud était arrivé à se brouiller avec ses élèves et avec le musée patrimonial abrité par l'institution. Une sorte de record.

Plus de demandes que d'offres 

Le Toulousain a donc obtenu son diplôme. Sa grande peinture, qui rappelait plutôt Géricault, a produit son effet. Le débutant se voyait attiré par la galerie Lacen. Il ne pouvait hélas suivre le rythme imposé par cette dernière. Les amateurs se bousculaient déjà au portillon. Bresson a donc passé chez une personne plus compréhensive et mieux achalandée: Nathalie Obaldia. Nathalie l'a montré à la FIAC. Mais il subsiste des files d'attente avant de se voir servi. Guillaume a donc entamé une des ces carrières curieuses où la demande excède l'offre, ce qui limite par absence de stock les expositions et les foires. On l'aura quand même beaucoup vu. Et on en aura tout autant entendu parler, ce qui semble pour certains plus important. 

Que montre au fait Guillaume en Avignon? Des pièces anciennes et nouvelles, ce qui permet de sentir une nette évolution. Aux sombres batailles en banlieues et aux saccages de McDo, qui actualisent le genre caravagesque, ont succédé des scènes plus calmes, réalisées dans des camaïeux de beige. Quelques personnages posent dans des lieux minéraux et désolés, avec de grandes surfaces vides, éclairés par la lumière du matin, celle de tous les débuts possibles. Impossible de savoir qui ils sont. Ni ce qu'ils font. Il y a bien des éléments quotidiens, comme un casque de moto ou un ballon de football, mais toutes les lectures restent possibles. La participation du spectateur se voit requise. Guillaume Bresson ne nous donne pas de clefs, même si trois d'entre elles symbolisent la ville d'Avignon.

Etrangeté glacée 

Le public suit ou rejette cette peinture méditative, si peu dans l'air du temps. Il s'agit là d'un art construit sur la durée, très loin du tam-tam médiatique. D'un art qui n'a pas besoin du tombereau d'explications requis par tant de créations depuis des décennies. Les tableaux de Guillaume Bresson tiennent tout seuls dans leur étrangeté et leur perfection glacée. Ils sont parfaitement autonomes.

Pratique

«Guillaume Bresson», église des Célestins, Avignon, jusqu'au 25 juillet seulement. Site, www.festival-avignon.com/fr/artiste/2015 Ouvert de 11h à 19h. Photo (DR): Le McDo vu par Guillaume Bresson.

Prochaine chronique le mercredi 22 juillet. Je vous parlerai des "Rencontres" d'Arles, où j'ai été faire quelques "selfies".

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