Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PEINTURE/Anvers révèle la peintresse Michaelina Wautier, morte en 1689

Crédits: DR

Le monde est paradoxal. Je dirais même qu'il se montre incohérent. Alors qu'on parle tant aujourd'hui de parité et d'«invisibilité» des femmes, l'actuelle exposition Michaelina Wautier me serait restée inconnue sans le récent article de Didier Rykner dans le journal en ligne «La Tribune de l'art». Il faut dire que même les amateurs d'art pointus n'ont jamais entendu parler de la dame, née à Mons en 1604 et morte à Bruxelles en 1689. En attente de la réouverture du Musée des beaux-arts d'Anvers, fermé depuis 2011, c'est le Museum aan de Stroom qui s'y colle, avec l'aide de la Maison de Rubens. Katlijne van der Stighelen a réuni tous les tableaux possibles de cette illustre inconnue. Il y en a aussi un certain nombre, tout aussi beaux, des son frère cadet Charles. L'Ancien Régime a connu beaucoup de familles d'artistes. Michaelina et Charles travaillaient en binôme. Ni l'un, ni l'autre ne se sont mariés. 

Je n'ai pas vu l'exposition qui se prolongera jusqu'au 2 septembre. Il n'est pas dans mes habitudes de commenter un accrochage sans visite préalable. Mais là, il s'agit, comme je l'avais fait pour les manifestations organisées ce printemps au Piémont autour de Gaudenzio Ferrari d'un événement en matière de peinture ancienne. Il lui faut donc des relais. Inutile de compter sur le presse, même spécialisée. Les calendriers et les reportages qu'elle propose sortent rarement du banal et du convenu. Il y a en plus ici une réflexion à tenir à partir de ces tableaux très variés (portraits, scènes religieuses, fleurs, mythologies...) relevant de la meilleure peinture flamande du XVIIe siècle. Michaelina a du reste été célèbre des son temps, avec le gouverneur des Pays-Bas comme grand client. Pourquoi parle-t-on tant de la peinture des femmes du passé alors qu'on en montre si peu?

Artemisia et Sophonisba 

Ce sont les Italiens qui ont le mieux accompli leur devoir de mémoire. Tout a commencé avec Artemisia Gentileschi (1593-vers 1652) dès les années 1970. La peintresse est alors devenue l'égérie des féministes, moins pour son art que pour sa vie. Victime d'un viol commis par son collègue Agostino Tassi, elle avait intenté à Rome un procès célèbre, qu'elle avait gagné. Les expositions Artemisia se sont succédé depuis tant à Milan qu'à Paris. Artemisia était la fille d'un grand peintre, Orazio Lomi. Idem pour Lavinia Fontana, honorée à Bologne. Vedette d'une famille d'intellectuels et d'artistes (ses sœurs se prénommaient Europe ou Minerve!), Sophonisba Anguissola fait régulièrement l'objet d'études. Elle a été exposée dans les années 1980 à Crémone. En ce moment, la Ca'Rezzonico de Venise présente Giulia Lama. Je verrai l'exposition en août. Superstar internationale du XVIIIe siècle, sa compatriote et contemporaine Rosalba Carriera attend en revanche toujours son hommage. Je refuse en effet de dire «femmage», comme l'exigent certaines féministes.

Les autres pays restent à la traîne. Si Coire a honoré Angelica Kaufmann, considérée comme «la dixième muse» à la fin du XVIIIe siècle par le philosophe Herder, cette cofondatrice de la Royal Academy anglaise en 1768 reste négligée sur sol britannique. Elle n'est pas la seule. Mary Beale pour le XVIIe siècle, Mary Moser (d'origine helvétique) pour le XVIIIe sont à peine présentes sur les cimaises des grands musées britanniques, où manquent par ailleurs leurs dizaines de consœurs recensées pour les seules années 1760 et 1770. En Hollande, on parle un peu de Judith Leyster, qui travaillait à Haarlem dans la manière de Frans Hals, et presque pas de Rachel Ruysch. En Belgique, tout demeure à faire sur Catharina van Hemessen, qui produisait déjà au XVIe siècle. Une fille de peintre, sans doute formée dans son atelier. Le Portugal a en revanche voué une grande exposition en 2015 à Josefa de Obidos (1630-1684). Elle s'est tenue au Musée d'art ancien de Lisbonne. Je vous avais parlé à l'époque.

La France à la traîne

La France actuelle se veut un fer de lance du féminisme. On ne peut pas dire que les faits suivent, en matière de pionnières. Elisabeth Vigée-Lebrun a certes fait l'objet d'une belle rétrospective au Grand Palais il y a trois ans. Celle-ci en profitait pour mettre en lumière quelques-unes de ses contemporaines, comme Marie-Gabrielle Capet ou Adelaïde Labille-Guiard. C'est un peu court pour rappeler que la fin du XVIIIe siècle s'est montrée moins misogyne que la France du Code Napoléon. A quand une exposition Louise Moillon, qui a signé quelques-unes des plus belles natures mortes du Siècle de Louis XIV? Qui pensera à remettre Eva Gonzales parmi les impressionnistes? Et combien de temps faudra-t-il attendre Rosa Bonheur? Une amazone devenue une idole GGBT pour avoir eu vers 1850 des cheveux courts, un havane à la bouche et des pantalons? La Bordelaise a pourtant conquis son époque. En 1887 Cornelius Vanderbilt a offert son immense (cinq mètres de large) «Marché aux chevaux», qu'il avait payé la somme colossale de 268 000 francs or, au jeune Metropolitan Museum de New York. 

Et Genève, me direz-vous pour termine? Eh bien nulle, comme d'habitude. Il faudrait, au moins sur le plan historique, un «focus» sur la portraitiste Amélie Munier-Romilly (1788-1875). Une femme restant à étudier. Sa vie apparaît pourtant étonnante. Professionnelle vivant de son art, cette orpheline épouse assez tard un homme bien plus jeune qu'elle, ami de Rodolphe Töpffer. Le beau David Munier est l'un des plus brillants théologiens de son temps. Un spécialiste de l'hébreu. Il deviendra recteur de l'Université. L'homme acceptera pourtant que sa femme poursuive sa carrière, s'occupant de leurs quatre enfants quand elle fait des «saisons» à Paris ou à Londres. Elle lui survivra longtemps. Avouez qu'une telle existence mérite un coup de chapeau!

Pratique

«Michaelina», Museum aan de Stroom, Hanzestedenplaats, Anvers, jusqu'au 2 septembre. C'est un geste architectural hyper moderne, situé dans les docks, Tél. 00323 338 40 00, site www.mas.be. Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 17h, les samedis et dimanches de 10 à 18h. Il existe une version anglaise du catalogue.

N.B. J'ai lu hier que le Musée des beaux-arts De Gand consacrerait du 20 octobre au 20 janvier 2019 une exposition aux "Dames du baroque". Elle se concenterra sur l'Italie des XVIe et XVIIe siècles. Il n'y aura pas qu'Artemisia. On nous promet Fede Galizia ou Elisabetta Sirani. Entre autres. Site (version francophone) www.mskgent.be/fr Il y a encore peu de détails en ce moment.

N.B.2 La National Gallery de Londres (NG) vient de rendre public le fait qu'elle avait acquis pour 3,6 millions de livres l'autoportrait en Sainte Catherine d'Artemisia Gentileschi. L'achat a été fait chez Moretti et Voena, qui avait lui même obtenu cette toile carrée de format moyen lors d'une vente publique parisienne de décembre 2017. La NG se vante surtout d'avoir obtenu un tableau important d'une femme, ce qui n'est pas bien à mon avis. Artemisia n'a pas besoin de ça pour d'imposer. Le musée aurit aussi pu préciser que l'Italienne a travaillé de nombreuses années à Londres au XVIIe siècle.

Photo (DR): Une "Vanité" de Michaelina Wautier.

Prochaine chronique le samedi 7 juillet. Art contemporain à La Chaux-de-Fonds.

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