Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Pauvres de Suisse! Pauvres d’ailleurs!

Non, ils ne sont pas 300, les plus pauvres de Suisse. Ils sont 580 000!

Le décompte (sans photos, classement ou CV dans cette édition de Bilan – ces gens-là tiennent à leur anonymat) a été établi au mois d’août de cette année par l’Office fédéral de la statistique (OFS); 580 000 pauvres, cela représente très exactement 7,6% de la population.

Précision d’importance: qu’est-ce qu’un «pauvre» dans la Suisse de 2013? C’est une question de «seuil»: est considérée comme «pauvre» une personne seule dont les revenus sont inférieurs à 2400 francs (soit 1950 euros) ou un couple avec deux enfants disposant de moins de 5100 francs (4124 euros).

Afin de trouver un élément de comparaison, tournons-nous vers la France: chez nos voisins, le seuil de pauvreté (données chiffrées de 2012 pour une personne seule) était fixé à 977 euros. Soit un niveau deux fois inférieur à celui de la Suisse! Il faut savoir qu’en France la pauvreté gagne encore du terrain.

On aura remarqué que le Secours catholique français lance un cri d’alarme ce mois-ci. En revanche, en Suisse, le nombre de «pauvres» recule, année après année. Ce que confirme l’OFS. Il convient enfin de rappeler que ce seuil de pauvreté, en Suisse, est l’un des plus élevés en Europe.

Et si l’on prenait à présent comme base de calcul le seuil de pauvreté mondial? Ce dernier est de 562 euros annuels, soit un peu moins de 2 euros par jour.

En d’autres termes, les deux hommes les plus riches du monde, le Mexicain Carlos Slim et l’Américain Bill Gates, possèdent – l’un et l’autre - une fortune annuelle qui est 100 millions de fois supérieure à ce seuil de pauvreté mondial!

Carlos Slim, toujours lui, est ainsi à la tête d’un capital qui représente 4 millions d’années de SMIC français…

Vous avez dit: inégalités de revenus? Nous y voilà. Christine Lagarde, en sa qualité de directrice générale du FMI, affirmait à Washington lors d’un discours consacré à la lutte contre la pauvreté en mai dernier: «Je m’inquiète de l’aggravation des inégalités de revenus dans le monde. Il se trouve que 0,5% de la population mondiale détient désormais plus de 35% des richesses de la planète!»

Quatre-vingts francs par jour

Mais revenons en Suisse, où – doit-on le rappeler - il a fallu attendre l’an 2010 pour que la Confédération reconnaisse officiellement que le problème de la pauvreté se posait.

«En Suisse, lançait alors le directeur de Caritas Suisse, on vit dans un pays où l’on sait tout sur le nombre de vaches, où l’on suit en permanence les cours de la bourse, mais où, paradoxalement, les autorités sont incapables de mesurer précisément l’ampleur de la pauvreté.»

Caritas avait eu à l’époque le grand mérite de tirer la sonnette d’alarme. Laquelle alerte a été entendue: le 15 mai dernier, le Conseil fédéral a approuvé «le programme national de prévention de lutte contre la pauvreté».

Un programme étalé sur quatre ans (2014-2018 – le temps d’une guerre contre la misère?) et dont les objectifs prioritaires sont, d’une part, la formation des jeunes et des adultes socialement défavorisés afin d’éviter qu’ils ne tombent dans la pauvreté, et, d’autre part, une aide concrète à un logement à loyer modéré comportant des charges les plus modestes qui soient.

Le coût de ce programme intercantonal? 9 millions de francs. Soit un an de salaire (sans les parts variables des rémunérations) d’un haut dirigeant d’une grande banque helvétique.

Au fait, savez-vous ce que représente, au quotidien, ce seuil de pauvreté fixé en Suisse pour une personne seule (2400 francs par mois)? Cela fait très exactement 79 fr. 90 par jour. Une misère?

Pauvres de Suisse! Pauvres d’ailleurs! Ils se consoleront avec cette curieuse réflexion lancée par un certain Abraham Lincoln: «Dieu doit aimer les pauvres; autrement, il n’en aurait pas créé autant!»

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