Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE / Un maire veut détruire une église

Je ne sais pas s'il vous arrive de visiter, à Paris, le Salon du Patrimoine. Sans doute pas. Cette foire, dont la 19e édition vient de se dérouler au Carrousel du Louvre, tient hélas du ramassis. Entre deux stands proposés par des fabricants de parquets à l'ancienne et d'autres créateurs spécialisés dans le fer forgé (à l'ancienne aussi) se nichent aussi bien des distributeurs d'hideuses sculptures chinoises que des verriers contemporains à l'imagination torturée.

Un certain nombre d'espaces, souvent loués par des associations de sauvegarde, servent aussi à informer. Heureusement! On ne peut pas dire que la presse française prenne souvent le relais patrimonial. L'une de ces boutiques, sur son mur du fond, montrait ainsi une assez jolie église du XIIIe siècle, menacée de mort. Le maire de Plessis-Sainte-Opportune, qui se trouve dans l'Eure, en Normandie, entend abattre cet édifice vétuste. Comble de la déchéance, l'espace ainsi libéré deviendrait le parking de sa commune.

Trop de richesses

Comment peut-on en arriver là, alors que l'édifice a été inscrit, à l'inventaire (il est vrai "supplémentaire") des Monuments historiques dès 1961? Très simple. Les murs tiennent à peine debout. La dernière messe a été célébrée en 1974. Plus aucuns travaux d'entretien ne sont faits depuis 1999. Le village, qui compte 275 habitants, possède en effet un autre lieu de culte. Un peu plus loin que Sainte-Opportune-la-Campagne se situe Saint-André-du-Plessis-Mahiet. Il ne faut pas confondre les deux constructions gothiques, dont un seul survivra.

Guy Foulque, maire depuis des âges de Sainte-Opportune, ne s'exprime nulle part. Il vit peut-être sans état d'âme (en dépit du caractère religieux de la question) le drame d'innombrables communes françaises. Je regarde sur le site d'Observatoire Patrimoine Religieux, qui se veut avant tout factuel. La France compte 45.000 église dont un tiers, généralement dans un vilain néo-quelque chose, date du XIXe siècle. Elles sont à la charge des fidèles, et accessoirement des mairies, depuis la séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905. La pratique religieuse catholique tournant aujourd'hui en France autour des 4,5%, faites les comptes. Ils se révèlent nettement déficitaires...

Un ministère en baisse

Il y a bien sûr l'argent du Ministère de la culture voué au patrimoine Le 15% des églises est classé. Mais là, il ne faut pas se faire d'illusions. Comme en Suisse, ces fonds fondent. Ils sont en baisse, dans le ministère aujourd'hui dirigé par Aurélie Filippetti, depuis qu'une partie de cet argent va au spectacle vivant. Les intermittents du spectacle, habitués à avoir dans une main une sébile et dans l'autre un cocktail Molotov, ont obtenu cette prébende après une grève, il y a quelques années. L'ennui des monuments, c'est qu'ils ne peuvent pas descendre dans la rue. D'abord ils y sont déjà. Ensuite, ils restent muets.

Nombre d'entre eux se détériorent donc à toute vitesse. En particulier les églises. Tout-puissants en France, les maires espèrent en abattre quelques-unes. Ou alors les vendre. Les évêques se font complices du massacre. Consultés comme ils doivent l'être en l'occurence, ils acceptent. "Le haut clergé ferme les yeux pour acheter une forme de paix sociale", constate Maxime Cumunel, délégué général de l'Observatoire du Patrimoine Religieux. Pire, certains prêtres encouragent le saccage. "Ils sont persuadés qu'une église moderne leur ramènera des fidèles." On croit rêver.

Paris en dessous de tout

Il ne faut pas croire que seules les communes isolées et pauvres fassent les frais de cette crise. La plus touchée d'entre elles est la Ville de Paris.Elle s'est même récemment fait tancer par des organisations internationales de sauvegarde (dont le World Monument Fund) pour la mauvaise tenue des églises de la capitale. Notre-Dame de Lorette fait partie des cas tragiques. Saint-Merri, pourtant situé à côté de Beaubourg, ne se porte guère mieux. Son toit tient grâce à un filet.

Cet abandon participe cependant ici d'un choix qu'on peut ici estimer délibéré. Alors que le budget de la Ville a doublé, permettant des opérations d'urbanisme dévastatrices, comme la nouvelle place de la République (une horreur!), celui réservé à l'entretien des églises de la capitale a diminué de moitié. Elles abritent pourtant quantité de décors importants, remontant souvent au XIXe siècle. Ces peintures s'évanouissent un peu au rythme des fresques antiques imaginées dans "Fellini-Roma". Il ne restera bientôt plus que les murs porteurs. Pour autant qu'ils arrivent encore à porter.

Dérapages dans le débat

Que faire, pendant qu'on peut encore agir? Et surtout en évitant de politiser le débat. Les sites reprenant l'Observatoire du Patrimoine Religieux ne cessent en effet d'opposer les abandons d'églises aux constructions actuelles de mosquées en France. Une centaine par an. Vous imaginez déjà les dérapages. Je vous rassure tout de suite. Ils sont généralement commis. Photo (DR): L'église condamnnée de Plessis-Sainte-Opportune.

Prochaine chronique le vendredi 6 décembre. Le Château de Nyon présente ses nouvelles acquisitions. Une exposition exemplaire.

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