Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE / Prangins réinstalle le baron au château

Il existe des lieux qui ont, ou semblent, porter la guigne. Le château de Prangins en fait partie. Reconstruit dans les années 1730 pour la famille parisienne et bourgeoise des Guiguer, qui avait acheté la baronnie de Prangins, histoire de se monter le cou, le bâtiment a passé de mains en mains depuis la fin du XVIIIe siècle. Il a fini entre celles de Bernard Cornfeld, un précurseur de Bernard Madoff. La bulle IOS (Investment Overseas Services) a éclaté au début des années 1970. Autant dire que la vénérable bâtisse se trouvait dans la liquidation.

Etabli à Zurich, le Musée national suisse avait très envie d'un strapontin en Suisse romande. Seulement voilà! Deux millions et demi de francs lui semblait un prix excessif en 1974. On n'en était pas encore aux propriétés à 30 ou à 40 millions, et cette coquille vide semblait en bien mauvais état. L'institution fédérale a donc trouvé moyen de se faire conjointement offrir le château par les cantons de Genève et de Vaud. Ces derniers se sentaient tout fiers d'accueillir ainsi chez eux le grand frère alémanique en 1975.

Histoires fâcheuses gommées

C'est alors que tout s'est gâté. Vous n'en saurez rien sur internet, où ces vieilles histoires se sont vues gentiment gommées, mais je vous raconte tout de même. La carcasse était effectivement délabrée. La pierre se révélait atteinte d'une étrange maladie. Les restaurateurs se faisaient un point d'honneur à tout remettre à l'état de neuf. Même le jardin, voulu à l'ancienne, semblait vouloir se rebeller. Les sommes investies ont donc explosé à coups de «rallonges», tandis que le retards se comptaient par années. Il fallait tout l'aplomb bernois pour oser affirmer, lors de l'ouverture vingt-trois ans plus tard, que «les délais et les budgets avaient été respectés.»

Eh oui! Vous avez bien lu. L'inauguration du château, voué aux collections nationales allant de 1700 à nos jours, a bien eu lieu en 1998. On s'attendait à un triomphe. Il n'en fut rien. La presse se montra polie, afin de ne se brouiller avec personne. Le public bouda. Il faut bien dire la vérité. L'aménagement et la scénographie, confiés à François de Capitani, constituaient des catastrophes. La conservatrice d'alors, Chantal de Schoulepnikoff, avait fait tout ce qu'elle avait pu afin d'éviter le désastre. Mais elle ne disposait d'aucun pouvoir réel. C'était une reine sans couronne.

Renverser la vapeur

Le pire était atteint par les salles du rez-de-chaussée, ancien appartement d'apparat de Louis François Guiguer de Prangins, baron de 1770 (il avait alors 25 ans) à sa mort prématurée en 1786. Tout avait été sacrifié à une présentation moderne. Même les fenêtres. Eh oui! Coupables de donner l'une des plus belles vues sur le Léman, ce qui aurait sans doute distrait les visiteurs, elles avaient été bouchées. Il fallait aller dehors, sur la terrasse, pour voir le lac.

Nommée à la place de Madame de Schoulepnikoff, qui a pris en 2006 une compréhensible retraite anticipée, Nicole Minder a tout de suite voulu renverser la vapeur. «Le premier objet de la collection est le château.» Restait à persuader Zurich, qui n'a jamais tort, puis à trouver l'argent. La directrice y est parvenue l'an dernier, alors que François de Capitani partait pour un monde meilleur. On allait refaire le «rez» dans le goût de la fin du XVIIIe. La chose s'intitulerait «Noblesse oblige». Helen Biéri Thomson s'occuperait avec autorité des travaux, la décoratrice étant Sylvia Krenz.

Un parti-pris didactique

Ceux-ci ont pris fin au début de l'année. La réouverture était annoncée pour le 23 mars. Cet été une grande campagne d'affichage promeut la nouvelle présentation en Suisse romande. Les visiteurs peuvent voir que l'on n'a pas lésiné, même si le résultat sent encore le neuf. Sur les murs, le tissu rouge est bien un damas, et non pas une cotonnade imprimée comme lors de certaines restitutions vénitiennes. Le principe est celui de la «period room», longtemps cher aux musées américains. Les objets évoquent la vie quotidienne du baron de Prangins. Ils ne lui ont pas réellement appartenu.

Inutile de préciser que cela va mieux, même tout ne se révèle pas parfait. Les esprits chagrins voient dans cette reconstitution un luxe inconcevable dans le pays de Vaud à cette époque. Tout fait très voulu, avec ce que cela suppose d'artifices. Il y a là quelque chose de didactique, même si l'on peut éprouver du plaisir à suivre le baron de chambre en chambre. Il est «enlecturé jusqu'aux yeux» dans la bibliothèque. Il décrit dans une page empruntée à son journal intime (publié en trois volumes par les Amis du château en 2007) le détail d'une soirée. Il y a même ses lieux d'aisance. Notons en passant que ceux-ci ont été aménagés en 1785. Ce fut même la dernière amélioration que Louis-François Guiguer de Prangins apporta à son domicile...

Reste un problème. La fréquentation. Les chiffres officiels donnent pour Prangins 50.000 personnes par an. Mais en été, sans classes d'école, le visiteur se sent bien seul. J'en ai fait l'expérience un samedi après-midi de grand soleil. Vous me direz qu'on ne va pas au musée par beau temps. Eh bien ici, oui! Comme je le disais plus tôt, Prangins reste avant tout une terrasse donnant sur le Léman. Un belvédère.

Pratique

«Noblesse oblige», exposition permanente, château de Prangins. Tél.022 994 88 90, site www.museenational.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Restaurant sur la terrasse. Jusqu'au 20 octobre 2013, le château propose parallèlement l'exposition temporaire de photos de presse suisses des années 1940 à 1990 intitulée «C'est la vie». Photo (DR): Une des nouvelles salles de Prangins.

Prochaine chronique le samedi 27 juillet. Les musées de Nancy proposent leurs manifestations sur "L'automne de la Renaissance".

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