Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Paris rend hommage à Viollet-le-Duc

Il a fêté, si j'ose dire, ses 200 ans en 2014. Eugène Viollet-le-Duc fait l'objet d'une grande exposition à la Cité de l'architecture et du patrimoine, au Palais de Chaillot. Logique! L'architecte autodidacte a restauré d'innombrables monuments français, de la Madeleine de Vézelay à Notre-Dame de Paris. Il appelait aussi de ses vœux la collection de moulages faisant l'orgueil du musée, après avoir bien failli passer à la poubelle dans les années 1990. Ringards alors les moulages, même si les monuments estampés ont parfois disparu depuis! 

Né à Paris en 1814, Viollet-le-Duc ne constitue donc pas le produit des grandes écoles. Son oncle, Etienne-Jean Delécluze, promène l'adolescent à travers la France (et l'Italie). Eugène y découvre l'architecture sur le tas, qui est souvent un tas de cailloux. L'état de ce qu'on n'appelle pas encore le patrimoine est désastreux dans le pays de Charles X, puis de Louis-Philippe. La Révolution, qu'on accuse alors de tous les maux, a certes passé par là. Mais elle succédait à ses siècles d'incuries. On n'entretient pas un monument en France. Une chose qui perdure d'ailleurs. Il suffit de regarder l'état actuel des églises de Paris. Des ruines.

Une idée tardive de patrimoine 

A cet abandon, il faut encore ajouter le vandalisme. L'Empire, puis la Restauration voient l'action de "bandes noires". Elles achètent en ville des édifices anciens pour les démolir, afin d'en lotir l'emplacement, ou, à la campagne, dans le but de créer des carrières à bon marché. Aucune réaction officielle, en dépit d'un appel de Victor Hugo dès 1825. La vision historique tarde à se dégager. Prosper Mérimée, l'auteur de "Carmen", se verra finalement chargé de limiter, voire de réparer les dégâts. Naîtra l'idée d'un classement, après des campagnes permises par un nouveau médium, la photographie (1). 

C'est là qu'intervient Viollet-le-Du. Il a des styles une connaissance non pas théorique, mais pratique. Dès 1840, Mérimée lui confie Vézelay, au bord de l'effondrement. C'est la première des entreprises dont le XXe siècle va souvent contester la pertinence. "Eugène en a fait beaucoup." "Eugène en a trop fait." Il a à moité reconstruit des châteaux et des églises, dont Notre-Dame de Paris, sur laquelle il a passé vingt ans. En reconstituant le décor sculpté, confié à des artistes modernes, ce monsieur s'est même fait représenter en prophète! La volonté est cependant claire. Pour notre homme, il ne s'agit pas de maintenir debout un édifice ayant subi dix ou vingt transformations. Il faut le rétablir dans un état d'origine, "qui n'a peut-être jamais existé."

Inventions en tous genres 

Dès lors, tout devient permis. "Il est arrivé à Viollet-le-Duc", explique la (jeune) commissaire Christine Lancestremère, "d'abattre un mur du XVe siècle, jugé tardif, pour reconstruire celui, supposé, du XIIIe siècle." Ajoutez à cela la peinture. Le mobilier. Les objets sacrés. L'actuelle exposition présente une dizaine de pièces (reliquaires, lutrin...) provenant de Notre-Dame. "Elles sont sorties de son imagination. Il a fait là œuvre de création." A Pierrefonds aussi. Il ne subsistait du château qu'une ou deux tours, dans la forêt de Compiègne. Le reste a été reconstruit pat Viollet à la demande de Napoléon III. "Idem à Carcassonne pour les fortifications! Quand un classement sur la liste de l'Unesco comme ville médiévale a été demandé, il s'est vu une première fois refusé. Trop refaite! Carcassonne a été ensuite accepté comme vision du Moyen Age par le XIXe siècle." 

N'imaginez pas pour autant que Viollet-le-Duc ait été nostalgique. Au contraire. L'homme préparait parallèlement ce qu'il croyait l'avenir. Il voulait une architecture moderne rationnelle, où le fer occuperait une place importante. Il a beaucoup théorisé sur la chose. Beaucoup dessiné. Mais peu construit. Là, l'architecte avait le tort d'arriver avant Gustave Eiffel et son équipe. Eugène est en effet mort en 1879 à Lausanne, où il avait édifié sa villa La Vedette (hélas démolie depuis), en marge de la restauration de la cathédrale. Sa dernière œuvre.

Entre Victor Hugo et Jules Verne 

Viollet-le-Duc n'était pas davantage un homme marqué par le renouveau catholique, qui atteint son apothéose entre 1840 et 1880. Son homologue britannique Augustus Pugin (1812-1852) reconstruisait en néo-gothique (après l'incendie de 1834) le Parlement londonien, "parce que c'était le style chrétien". Lui pas. Un seul fait le prouve. Dans son testament, ce positiviste lègue son corps au Laboratoire d'anthropologie. L'horreur absolue pour les dévots de l'époque! 

Immense, l'exposition actuelle regroupe 445 objets dans un espace ingrat, en arc de cercle. Un tel volume d'espace s'imposait pour raconter ce qu'un critique a joliment appelé "le maillon manquant entre Victor Hugo et Jules Verne". L'exposition, dont l'autre commissaire s'appelle Jean-Michel Leniaud, a du reste choisi une affiche imitant les couvertures d'Hetzel, l'éditeur du romancier de "Vingt mille lieuses sous les mers". Il fallait montrer les dessins de Viollet-le-Duc, illustrer ses collaborations, prouver son influence (2) et rappeler ses délires. Notre homme ne proposait-il pas, sur le modèle du monument, de "restaurer le Mont-Blanc", bien érodé au fil des millénaires?

Polémiques qu XXe siècle 

Dans ces conditions, il a fallu glisser sur les polémiques du XXe siècle. Car les restaurations de Viollet-le-Duc, on a bien dû les restaurer. Allait-on conserver ses adjonctions ou tenter de revenir, par une nouvelle opération lourde, à un état supposé primitif? Deux solutions contradictoires, qu'illustrent les chantiers de Saint-Sernin à Toulouse et de la cathédrale de Lausanne. Opération strip-tease en France. On a raclé et ôté. A Lausanne, tout s'est vu conservé. Les adjonctions font partie de l'histoire de l'édifice. Et soyons justes! Quant on voit les vieilles photos de la ville, on se dit qu'il s'agit là d'améliorations. Violet-le-Duc possédait le sens de la ligne. 

(1) Notons que la restauration des édifices médiévaux est contemporaine à Paris de la destruction des quartiers anciens par le baron Haussmann.

(2) Certains disciples seront aussi interventionnistes que le maître, mais sans son talent. Regardez la lourdeur d'une des deux tours de la cathédrale Saint-Pierre à Genève...

Pratique

"Viollet-le-Duc, les visions d'un architectes", Cité de l'architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro, Paris, jusqu'au 8 mars. Tél. 00331 58 51 52 00, site www.citechaillot.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11 heures à 19 heures, le jeudi jusqu'à 21 heures. Photo (DR): Le château de Pierrefonds, dans la forêt de Compiègne. Le 80% au moins de l'édifice a été refait par Viollet-le-Duc, en inventant beaucoup.

Prochaine chronique le jeudi 15 janvier. Retour à Genève. Les Bains repartent pour une nouvelle édition contemporaine. La liste, et un entretien avec Andrea Mastrovito, premier artiste invité par Guy Bärtschi dans sa nouvelle galerie.

 

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