Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Menaces sur la gare du Nord parisienne

C'est avec surprise que j'avais lu, dans un de ces magazines de décoration dont le seul but semble de rester promotionnel, un reportage sur la gare du Nord de Paris (dont Dominique Blanc était étrangement la vedette). Il y était dit que le chef-d’œuvre de l'architecte Jacques-Ignace Hittorf (1792-1867) allait se voir repensé par Jean-Michel Wilmotte. Ce monsieur étant avant tout décorateur, un assez bon décorateur du reste, je supposais qu'il allait épousseter le bâtiment. 

Eh bien non! Juste après les Journées du Patrimoine, ce monument d'hypocrisie étatique face au vandalisme, j'ai appris par le journal en ligne «La Tribune de l'art» que l'homme allait presque la refaire. Oh, entendons-nous! Il ne démolirait rien. L'homme va juste combler, détourner et masquer. La rue sur le côté gauche deviendra ainsi un passage couvert, avec les inévitables boutiques de luxe. Les gares se voient à leur tour gentrifiées. Il suffit de voir celle de Milan, par ailleurs bien réhabilitée. Mais il y a pire. Une nouvelle façade se superposera partiellement à l'ancienne, qui fait le charme du quartier. Un machin en verre, sans doute. Mais on n'en sait trop rien. La Mairie de Paris, sur laquelle règne désormais la mégalomane Anne Hidalgo, a interdit la publication de tout document la représentant, «le projet n'étant pas finalisé.» (La "Tribune de l'art" en a finalement obtenu par la bande une image partielle, assez terrifiiante)

Le mauvais exemple de Strasbourg 

La façade resterait donc comme aujourd'hui, mais invisible du dehors. Strasbourg nous a déjà fait le coup avec sa gare, pourtant inscrite aux monuments historiques, rappelle Didier Rykner auteur dudit article de «La Tribune de l'art». J'avais en effet été horrifié devant le résultat. Un énorme boudin vitré, évoquant le bourrelet d'obèse, étincelait au soleil alsacien, ce qui avait le mérite d'en cacher la crasse saleté. Il fallait pénétrer dans ce qui était devenu le hall pour voir l'ancien mur de pierres. Ce ruineux gadget, apparemment in-nettoyable, avait tout masqué. Pour les usagers, la gare de Strasbourg offre au moins le mérite de fonctionner. Les Lillois, qui ont hérité du Lille Europe de Christian de Portzamparc (1), ne peuvent en dire autant. Leur gare est ouverte à tous les vents, hiver comme été. Et l'hiver à Lille, je ne vous dis pas. 

Mais revenons à Paris, qui multiplie depuis un an les atteintes au patrimoine avec l'affaire de La Samaritaine, celle de la Tour Triangle et maintenant celle de la gare du Nord. On sent dans le triomphalisme du sabir utilisé par la Mairie (on croirait lire certains textes officiels genevois) un profond désir de revanche. Il faut tout moderniser (dans une perspective conviviale, ludique et participative, bien sûr!) afin de rivaliser non plus avec New York, mais Londres. La gare du Nord constitue du reste le terminus français d'Eurostar. Régatons donc avec Saint Pancras à Londres.

Londres plus respectueux

Il s'agirait pourtant d'ouvrir l’œil. Si Anne Hidalgo avait pris le train, elle aurait remarqué que la sublime gare néo-gothique londonienne de George Gilbert Scott avait fait l'objet d'un parfait lifting. Mieux encore, sa réaffectation a permis de relancer l'hôtel adjacent à la gare, dont il forme la façade principale (comme c'était le cas à Orsay). Restauré pour un faire un palace étoilé, cet établissement fermé en 1939 a retrouvé une nouvelle vie dans son enveloppe de tours en briques. Opération réussie. Patrimoine sauvé. On parlait en effet d'une démolition pure et simple dans les années 1960. 

Alors «le geste de modernité n'affectant pas le patrimoine», vous voyez ce que j'en pense! Du vent. Du flanc. De la poudre aux yeux. Et par dessus tout ça, une bonne dose de malhonnêteté intellectuelle. Un sentiment d'impunité aussi. On connaît le pouvoir exorbitant dont disposent les maires français, le peu de voies de recours existant chez nos voisins et la faiblesse de leurs associations de sauvegarde. Sans compter la grosse tête des architectes d'outre-Jura, dont je n'aurai pas l'outrecuidance de rappeler ici les noms vedettes.

Et en Suisse? 

A Genève, au moins, dans cette cité ne jetant que trop de regards sur une France dont elle entend toujours importer le pire, on est gâté. Il y a les débats. Il y a les lois. Ils n'empêchent pas tout en Suisse, certes. Il suffit de voir ce qu'est devenu Lugano en vingt ans. Mais la pression existe, et elle fait peur aux élus. Tenez, puisque nous en somme aux gares, celle de Lausanne, œuvre clef d'Alphonse Laverrière, a été bien restaurée. Même Genève a ici consenti un petit effort (2). Le bâtiment conçu par Julien Flegenheimer à Cornavin dans les années 1920, n'a été abîmé qu'à l'intérieur. Là aussi, il fallu sacrifier aux galeries marchandes. Que voulez-vous? Une gare, c'est aujourd’hui un centre commerciale où il passe subsidiairement des trains. 

Voilà pour aujourd’hui. Je croise les doigts pour la gare du Nord (3). Contrairement à Wilmotte, Hittorf est un grand architecte. Un créateur dont Paris laisse par ailleurs l'église Saint-Paul tomber en couilles. Son Cirque d’Hiver a cependant été refait il y a quelques années comme il fallait. On peut donc toujours vaguement espérer. 

1) Il leur reste heureusement Lille Flandres, qui est d'ailleurs en restauration pour un usage plus intensif.
(2) Les CFF se croient pourtant souvent au dessus des lois.
(3) Mais quand on connaît la mollesse présidentielle et l'inculture de la ministre de la Culture Fleur Pellerin...

Photo (AFP): La gare du Nord, telle qu'elle se présente depuis le Second Empire. 

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