Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE / Les paysans libyens détruisent Cyrène

On ne peut pas dire que l'affaire fasse beaucoup de bruit. Le cri d'alarme a été lancé en août sur le site d'Observers. La nouvelle s'est contentée d'une brève dans le numéro de "Beaux-Arts" daté de novembre... La chose a pourtant de quoi inquiéter. Des paysans libyens ont entrepris de détruire la nécropole de la ville antique de Cyrène, dans le nord-est du pays. Ils entendent vendre les terrains gagnés à des promoteurs, afin qu'ils construisent des maisons et des magasins. Il faut dire que leurs prix se révèlent alléchants. Ces lopins de 500 mètres carrés se voient cédés, sans papiers bien sûr, à 15% du prix normal pratiqué dans le pays!

Comment est-ce possible? Très simple. L'archéologue Ahmed Hussein l'explique en quelques mots. Traditionnellement, mais la tradition reste une chose forte en Libye, les terres de Cyrène appartiennent aux agriculteurs des alentours. La colonie grecque, fondée au VIIe siècle avant J.-C. et dont la prospérité avait donné naissance à une région nommée la Cyrénaïque, se compose d'une ville et de la dite nécropole. Cette dernière se trouve entre la cité en ruines et le port antique d'Apollinia. Il y a là dix kilomètres carrés comprenant 1200 caveaux, creusés entre le VIe et le IVe siècle avant notre ère. Plus quelques milliers de sarcophages, posés à même le sol.

Classement d'urgence par l'Unesco 

Dans les années 1970, le régime Khadafi avait entrepris la démolition de Cyrène, coupable d'avoir été restaurée sur les ordres de Mussolini lors de l'occupation italienne de la Libye, dans les années 1930-1940. Il avait commencé en 1978 par le temple de Zeus, encore à demi enfoui. L'Unesco avait alors classé le site d'urgence. C'était l'époque où l'organisation restait riche et efficace. Tel n'est aujourd'hui plus le cas. L'organisation présidée par la Bulgare Irina Bokova manque d'argent depuis le retrait des Etats-Unis en 2011. Elle est en plus minée par un tiers-mondisme mal compris. Le classement avait sauvé le site en 1982. Même les paysans des alentours se tenaient tranquilles.

Cyrène a résisté au conflit armé de 2011. Mais, comme chacun le sait depuis la destruction du centre historique de Pékin, la spéculation se révèle la pire des guerres. Rien ne lui résiste, surtout s'il s'agit de loger des populations galopantes (ce qui n'est pas le cas en Libye...). L'Inde a ainsi découvert il y a quelques années, lors d'un recensement patrimonial, que la liste avait fondu. Des monuments s'étaient comme évaporés. Ils avaient en fait été occupés par des populations nouvelles. Il leur faut bien trouver de la place! Pensez, dans le même genre, au cimetière musulman du Caire, désert chanté par les romantiques du XIXe siècle. Il s'agit aujourd'hui d'une fourmilière humaine, avec toutes les déprédations que la chose suppose.

Deux poids, deux mesures

Les Occidentaux aiment bien rendre l'islam responsable de tout. Il y a certes eu la destructions des Bouddhas de Bâmiyân, en Afghanistan, et le saccage du Musée de Kaboul (2001). Une très mauvaise réclame. On se demande aussi ce que devient en ce moment le patrimoine copte en Egypte, où les édifices pharaoniques subissent par ailleurs déprédations et pillages. Mais la plupart des dégâts actuels n'ont aucun aspect religieux. Ce qui nous fait revenir à Cyrène, où le cinquième de la nécropole avait déjà disparu fin août, les pierres ayant fini à la décharge. On reste hélas sans nouvelles depuis. Silence total...

Pour cette nécropole donc, les autorités libyennes n'ont pas réagi. Le ministre chargé de la culture n'avait pas répondu à Ahmed Hussein en août. Le passé grec du pays l'intéresse sans doute assez peu, même s'il générera à terme un tourisme culturel. Quant à l'Unesco, je viens de regarder. L'organisation n'a même pas placé Cyrène sur la liste des sites en danger. Elle se montre pourtant très sourcilleuse pour l'Occident. Le seul projet d'un pont jugé non conforme, à Dresde, a fait rayer la cité allemande de la liste en 2009, le pont en question n'ayant été inauguré qu'en 2013. Autant dire que pour l'organisation, il y avait plus qu'un simple danger. Le site n'existait tout simplement plus.

Alors, deux poids, deux mesures? Ou le refus de culpabiliser un pays en voie de développement? Photo (DR): Les saccages opérés au grand jour sur le site de Cyrène.

Prochaine chronique le samedi 23 novembre. Le musée du Centre Pompidou bouleverse son accrochage. Picasso et Matisse partent à la cave pour faire place à des Tchèques ou à des Brésiliens inconnus. 

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