Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Les musées peuvent-ils tout accueillir? Non! Première partie

Crédits: Musée des arts et métiers, Paris.

«Ça finira dans un musée.» Combien de fois entend-on ces cinq petits mots chaque année! C'est à croire que ces dernier accueilleront tout, et du coup hélas aussi n'importe quoi. Comme dans chaque chose, il y a dans cette affirmation un peu de vrai et beaucoup de faux. Je vous ai récemment raconté comment le nombre de musées augmentait en Suisse de manière quasi exponentielle (1). Il s'agit naturellement de les remplir. Mais nombre de ceux-ci ont une spécificité. Il leur est interdit d'en sortir, à moins de changer de vocation. Et la plupart des autres se révèlent vite pleins. Jusqu'à quel point peuvent-ils déborder? Grave question...

Depuis que ce type d'institution est apparu, à la fin du XVIIIe siècle, les choses ont bien changé. Au départ, il s'agissait de rendre publiques des collections princières. Les musées étaient destinés en priorité aux artistes, dont il fallait former le goût, et dans la foulée au grand public. Sont ainsi apparus les lieux drainant toujours les foules aujourd'hui. Les Offices, puis le Louvre ou le Prado. Il ne se construisait alors pas de bâtiment. Un palais, ou lors de la Révolution française un ancien couvent, se voyait réaffecté. Quand les sœurs Rath ont commandité à Genève dans les années 1820 un édifice neuf, elles faisaient office de pionnières. Les grands chantiers ont démarré dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il s'est alors bâti partout en Europe des réalisations de prestige, avec ce qu'il faut de colonnes, de grands escaliers, de frontons et de coupoles. Le musée est devenu une nouvelle vitrine de la cité. Les Etats-Unis produiront ce type d'architectures, dites «beaux-arts», jusqu'en 1940. Je pense à Kansas City ou à Philadelphie.

Faibles crédits publics

Les musées ont alors rassemblé des collections souvent éparses. Ils en ont reçu d'autres de la part de grands amateurs. Des donations volontiers énormes sur le plan quantitatif. On entassait beaucoup au XIXe siècle. Un ensemble de gravures, pour prendre un seul exemple, comprenait volontiers 10 000 pièces. Les musées ont aussi acheté, mais ils dépendaient dans ce cas de la bonne volonté de l'Etat ou des municipalités. J'ai regardé pour Genève. Les crédits d'acquisition, destinés à compléter les revenus générés par différents legs faits en argent ou en biens immobiliers, sont apparus en 1950 seulement. Ils ont disparu dans les années 1990. Ils n'ont toujours pas été rétablis, alors que la Ville n'en finit plus de gaspiller des millions. En revanche, sa voisine Lyon s'est vu généreusement dotée à la fin du XIXe siècle. Jusqu'à la guerre de 1914, son Musée des beaux-arts a pu procéder à des achats importants. Le manque de crédits a généralement été compensé par la création de sociétés d'«Amis». La Suisse a aussi vite connu le système des fondations déposant dans un musée unique, ou répartissant ses possessions entre plusieurs d'entre eux. Je citerai juste la Gottfried Keller.

Voilà pour le système de base, qui fonctionne toujours cahin-caha. Il a suffi à remplir les salles, puis des réserves de plus en plus vastes et lointaines. A Londres, il existe des cas presque tragiques, comme ceux du British Museum ou du Victoria & Albert. Il y a une quarantaine d'années déjà, les objets s'y comptaient par millions. Avec les problèmes que cela suppose. Reposant à tout jamais dans une cave, de nombreux artefacts, comme on dit de manière pédante, se détérioraient faute d'argent pour les conserver. Ou tout simplement parce que personne n'avait ouvert les boîtes pour un petit contrôle depuis des décennies. Préserver de manière convenable suppose un coût. De plus en plus élevé en raison de normes exigeantes. Elles vont parfois aujourd'hui jusqu'à l'absurde. La climatisation jointe à la construction (ou à la location) d'entrepôts finit par ronger les budgets. Et je ne vous dis pas le prix d'une restauration, surtout si elle se voit effectuée en Suisse!

Coup de frein

Dans ces conditions, les musée ont dû donner un coup de frein. Non aux générosités intempestives! D'abord, ils possèdent déjà beaucoup de choses. Il s'agit de ne pas doublonner à l'infini. Une extrême prudence s'impose, surtout pour les objets fragiles ou (mais les deux éléments se cumulent parfois hélas) encombrants. La place devient comptée. On pourrait détailler ici deux cas romands d'ensembles d'instruments de musique anciens. Ces derniers dépassent les forces des institutions supposées les sauver. Le simple bon sens voudrait en plus que les dits instruments soient parfois utilisés. Donc pas d'instrument nouveau, à moins d'un clavecin peint prestigieux! C'est cependant en art contemporain que le surdimensionné pose le plus de problèmes. Les plasticiens voient de plus en plus grand. Ils aimeraient déposer dans des musées, voire leur donner. Impossible pour ces derniers de tout prendre. Et quand un artiste se voit prié de reprendre son bien, il sait ce que cela signifie. Le démantèlement ou la destruction dans les plus brefs délais. 

Il n'y a pas que le gros pour affoler. Que faire d'un atelier d'un peintre mineur, offert avec une apparente générosité par ses descendants? Des plâtres d'un sculpteur des débuts du XXe siècle, le matériau se révélant en prime friable? De tapis d'Orient, aujourd'hui invendables? D'argenterie, dont les héritiers ne veulent plus? De portraits de famille, même liés au passé de la cité? Il ne faut pas imaginer que les musées vont tout absorber, à la manière d'une éponge. De votre service de table en porcelaine, ils prendront au mieux une assiette témoin. La Suisse ne possède pas de musée du costume, même si celui resté dans les limbes d'Yverdon possède un fonds déjà très riche. Yverdon se montrera donc exigeant en raison de la fragilité du textile. Le mobilier, ancien ou design, constitue un cas presque désespéré. Il prend trop de place. Genève a ainsi laissé passé des choses intéressantes en ne répondant même pas aux donateurs potentiels, ce qui me semble par ailleurs peu correct.

Pas de fonds trop importants 

Pendant longtemps, les musées se montraient plus indulgents pour le petit. Le mince. Mais là aussi, gare aux manques d'espace et de gens pour inventorier, puis pour numériser! L'Elysée lui-même ne peut pas accepter toutes les photos, même d'un auteur relativement connu. Un fonds peut en effet atteindre une ampleur démentielle. Si un artiste mort du sida avait eu le temps et la volonté de ramener sa production à 70 œuvres données à la France, le même pays a ainsi reçu le téléphone de la veuve de Sam Lévin, le portraitiste préféré des starlettes et des chanteurs des "sixties". Six cent mille négatifs! L'ensemble a été pris, mais il semble clair qu'un tri sévère se serait imposé. Il fallait garder moins du dixième. Le centième peut-être. Les archives étatiques elles-mêmes se demandent aujourd'hui, avant de dire oui, ce qu'il faut vraiment garder pour la postérité. 

Le tout-conserver est donc un rêve enfui. En fait, il existait au départ deux attitudes. La première est celle du type bibliothèque, marquée par l'idée du dépôt légal. Un exemplaire de tout. La seconde se révèle de type cinémathèque. Quand les musées américains se sont mis à collectionner des films, ce qui semblait alors extravagant, ne devaient rentrer chez eux que des chefs-d’œuvre. Il a fallu des gens comme Henri Langlois à Paris pour renverser la vapeur. Heureusement, du reste! Le goût de 1950 en la matière n'est plus celui de 2018. Les musées se situent donc aujourd'hui entre les deux pôles. Il y a les choix qualitatifs, qui peuvent toujours se discuter. Et des sélections représentatives. Elles illustrent le mieux possible ce qui s'est fait dans la ville, la région ou le pays. Il y a ainsi un peu de tout au Musée national suisse de Zurich. Un musée par ailleurs empêtré dans sa diversité. (A suivre...)

(1) Je vous ai aussi dit que le nombre des musées suisses augmentait 25 fois plus vite qu'en Chine en me basant sur le chiffre de la Biennale de Venise: 3500 en quarante ans. Or voici que le mensuel "Beaux-Arts" sort de son chapeau, ou plutôt de celui de son éditorialiste Fabrice Brousteau, celui de 500 par an. Difficile de s'entendre! Si je devais refaire un dictionnaire des idées reçues à la Flaubert, écrirais: "Chiffres: toujours faux".

Photo (DR): Des réverves du Musée des arts et métiers parisien entassées à Saint-Denis.

La suite une place plus loin de le déroulé de cette chronique.

Prochain texte le dimanche 2 septembre. Petit tour au Museum Tinguely de Bâle.

 

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