Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE / Les musées achètent-ils vraiment bien?

"Un musée qui n'achète pas est un musée qui meurt." On connaît la phrase, lapidaire comme une pierre tombale. Elle a souvent été utilisée par Pierre Rosenberg, ancien directeur du Louvre. Pour lui comme pour bien d'autres, une politique d'acquisition indique un cap. Elle clarifie des intentions. Elle illustre une dynamique. Acheter, c'est vivre. L'argent constitue une forme d'énergie, qui se transmet comme l'électricité. Les drogués du shopping le savent bien. 

Encore fut-il en avoir les moyens! A Genève, tel n'est pas le cas. Les crédits d'acquisition ont été si bien gelés qu'ils ont fini par disparaître sous une banquise. Sami Kanaan, le magistrat en charge de la culture, avait bien parlé d'enveloppes. Je crains que les institutions concernées n'en aient pas encore vu la couleur. Ailleurs, les budgets des grands musées n'ont pas suivi, et de loin, l'irrésistible ascension du marché de l'art. Lors du récent record (142,4 millions de dollars) pour un triptyque de Francis Bacon à New York, les observateurs ont noté que le prix correspondait à 60 ans de dépenses en la matière du Centre Pompidou. Un Centre qui possède déjà un magnifique triptyque de Bacon. Mais là n'est pas la question. Il s'agissait d'un exemple.

La cassure de la fin des années 1970 

Jusqu'aux années 1970, les grands musées pouvaient mener une politique d'enrichissement aux moyens d'achats. Les Allemands, travaillant avec de l'argent public, et les Américains, financés par des moyens privés, restaient des acteurs très actifs du marché de l'art. Les collections enflaient, quand elles n'explosaient pas. Rappelons que certains "monstres", comme le British Museum ou le Victoria & Albert de Londres, essentiellement alimentés par d'autres sources (fouilles à l'étranger, legs quantitativement importants...) , s'effondrent sous leur masse. Comment gérer des réserves quand elles abritent 6, 7, voire 8 millions d'objets? 

Depuis les années 1980, il n'existe plus d'adéquation entre les désirs de conservateurs et les moyens laissés à leur disposition. Aux revenus fixes doivent donc s'ajouter d'autre ressources. Directeurs et conservateurs ont dû devenir quémandeurs. Le "fund raising" a pris une importante capitale, alors que les gens de musée n'y étaient pas préparés. En France surtout, l'argent demeure diabolisé dans les milieux scientifiques. Aux Etats-Unis, c'est différent. Véritable chef d'orchestre, le "director" rend des comptes aux "trustees", réunis en un "board". Autant dire que ce sont eux les maîtres. Il faut sans cesse les séduire et les convaincre. Philippe de Montebello, au "Met" de New York, était passé maître en la matière.

Le rôle des "Amis" 

En Europe on y vient progressivement, mais de manière hypocrite. L'Etat, ou le plus souvent la Ville (avec l'intermédiaire du Land en Allemagne et de la Région en France) gère officiellement tout. Mais il faut trouver des mécènes, des sponsors (ce qui n'est pas la même chose) ou des Amis. Ces derniers constituent l'appendice traditionnel. Le Louvre possède les siens, soigneusement téléguidés, depuis la fin du XIXe siècle. Il s'agit d'association généralistes, donc peu motivées. Certains grand musée préfèrent donc aujourd'hui la formule d'amis spécialisés. Art oriental ou gravures. On donne davantage pour ce qui vous intéresse personnellement... Les Amis, qui ont d'autres activités, ont ainsi joué un rôle d'interlocuteur et de trésorier important. 

Aujourd'hui, c'est différent, avec l'inflation des prix. Les Amis de nombreux musée se montrent en plus souvent tièdes et divisés. "J'ai tout entendu pour ne pas passer à l'acte", confesse un conservateur. "Trop grand ou trop petit. Mal intégré aux collections, ou redondant. Trop cher ou pas assez." Les Amis se conduisent en fait comme les trustees. Ils se montrent sensibles aux grands noms ou à "l'importance" d'une acquisition. Il s'agit donc de les impressionner avec une proposition.

Le risque de payer trop cher 

Comment faire? Un conservateur européen, passé au Canada, avoue conseiller des objets ruineux, provenant des plus grands marchands internationaux. "Je me le dois par comparaison à ce que mon musée possède déjà. Je ne peux pas descendre en-dessous." On a beau lui dire, et lui répéter, qu'il paie souvent trois fois trop cher pour un tableau ou une sculpture en allant chez Wildenstein ou Matthiesen. Notre homme n'en démord pas. Par manque d'audace peut-être. D'affirmation certainement. Les gens de musée courageux et de plus indépendants d'esprit restent hélas rares. 

On comprendra du coup que certaines formes artistiques fassent aujourd'hui peur. C'est le cas de l'ethnographie, minée par le politiquement correct. C'est surtout celui de l'archéologie, après les imprudences folles du Getty de Los Angeles, qui est longtemps demeuré (jusqu'à la crise de 2008, en fait) un protagoniste majeur du marché de l'art. Personne n'a envie de devoir restituer. Nul ne veut se voir mis un procès au cul, pour parler vulgairement. On en est arrivé au cas d'un musée nord-américain vendant sa collection gréco-romaine pour acquérir de l'art contemporain. Moins risqué, du moins sur le plan légal. Parce que, pour ce qui est des sommes investies...

Acteurs spéculatifs 

Il a été question jusqu'ici de l'art classique. Avec la création actuelle, souvent présentée dans d'autres lieux depuis les années 1980, les règles changent. Un musée doit accepter, s'il en a les moyens, de devenir un acteur spéculatif. Par ses achats, plus encore que par les dons reçus, il cautionne tel ou tel plasticien. A ce jeu, il y a peu de dupes. On en arrive souvent au donnant-donnant. Le troc. J'achète un tableau et tu m'en donnes deux. Je finance ton exposition et tu me laisse la moité des œuvres. Tu me déposes (ou tu me donnes) un certain nombre de photos et je te monte une rétrospective. Certaines dents grincent parfois. Mais le système fonctionne. Les collections seront ensuite complétées par des dons d'amis (sans majuscules, cette fois), puis des legs. Le stock d’œuvres disponibles apparaît ci presque infini. 

Reste maintenant à savoir si les musées achètent bien. Impossible de donner une réponse générique. Autant de cas que de lieux. Dans le domaine de l'art ancien, ils sont poussés à acquérir des pièces importantes, au prix élevé mais à la clientèle limitée. "Je ne vends pratiquement qu'aux musées", confesse un marchand parisien spécialisé dans la peinture baroque, pleine de saints et de martyrs. "Ce que je propose, déjà austère, suppose en plus une certaine culture." C'est de chez lui que sort une toile pour laquelle un grand musée de province a récemment entamé une souscription. La souscription publique, qui prend le risque d'un échec tout aussi public, revient de nos jours en force.

Fonds d'art contemporain

Soyons justes. L'échec d'un appel au peuple se verra souvent masqué par un appel au secours, de dernière minute, lancé en direction d'un des donateurs institutionnels. Il s'agit souvent d'un grand groupe, qui tient à se dédouaner sur le plan culturel. Celui-ci le fait d'autant plus volontiers, dans un pays comme l'Italie ou la France, que derrière le bienfaiteur se cache un habile calculateur. Il existe des déductions fiscales. AXA le sait bien. Ce groupe d'assurance, qui a développé une importante branche art, a du coup une double raison de se montrer généreux. En réglant, par exemple, l'essentiel de la "Pieta" de Jean Malouel pour le Louvre, surpayée à 7,8 millions d'euros. 

Chez nos voisins français, à Genève aussi, les achats d'art contemporain se voient, eux, largement laissés à des fonds spécialisés. Outre Jura, ce seront les FRAM (Fonds régionaux acquisitions des musées) et surtout les FRAC (Fonds régionaux d'art contemporain), qui déposent beaucoup. Il y a parfois là de grand noms d'aujourd'hui, précocement achetés (Gerhard Richter, Anish Kapoor...) A Genève, les Fonds de la Ville et de l'Etat ont en revanche tendance à entasser dans des dépôts invisibles. "Durant les années dorées 1985-2007", avoue un galeriste, "ils nous prenaient sans rechigner et parfois sans trop regarder, des murs entiers."

Faut-il revendre? 

Alors, revenons à la question. Les musées achètent-ils bien? Oui, quand le choix est raisonné et s'il découle d'une volonté précise. "J'aime voir un conservateur se battre pour arriver à l'achat d'une pièce qu'il juge indispensable", avoue un marchand parisien, qui se dit ici prêt à "faire des prix" (Le Musée d'Orsay passe, lui, pour les caser de manière autoritaire, avant de prendre son temps pour payer). Non, quand on achète pour acheter, parce qu'il reste des sous dans la caisse en novembre (impossibles à reporter sur l'année suivante) ou parce que c'est bon marché. Un musée n'est pas un magasin. 

A contrario, on pourrait se demander, pour les Etats-Unis, si les musées vendent bien. On sait qu'ils ont tendance à mettre à l'encan ce qui ne correspond pas, ou plus, aux goûts du moment. La réponse me semble ici facile. C'est non. Se ruiner afin d'acquérir ce qui plaît aujourd'hui, en revendant pour une bouchée de pain ce qui n'est pas à la mode constitue un non-sens aussi bien économique qu'intellectuel. D'autant qu'on a vu certaines institutions racheter, trente ou quarante ans plus tard, des pièces équivalentes à celle qui avaient fait l'objet d'une mise aux enchères.

De Michel-Ange à Jeff Koons

Cela dit, ce sont surtout les "trustees" qui sont ici à blâmer. Que voulez-vous? Ils changent avec les générations. On peut aujourd'hui supposer que, pour nombre d'entre eux, le nom de Michel-Ange ne pèse plus très lourd face à celui de Jackson Pollock.... ou de Jeff Koons. Un Koons qui constitue par ailleurs un remarquable collectionneur dans le genre classique (Poussin, Fragonard, Courbet...). Comme quoi... Photo (site d'AXA): La remise du tableau de Jean Malouel (vers 1420) au Louvre en 2012. Les gens du groupe entre Henri Loyrette, alors directeur, et Vincent Pomarède, en charge des peintures.

Prochaine chronique le vendredi 17 janvier. Milan II, le retour. Et ce sera court, pour une fois!

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