Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Le château d'Hauteville sera vidé en septembre

Cette fois, on arrive au dernier acte. Les 11 et 12 septembre, l'Hôtel des Ventes genevois dispersera sur place le contenu du château d'Hauteville, au dessus de Vevey. La demeure des Grand d'Hauteville a subi une première saignée fin 2014. Christie's a proposé à Londres les meilleurs meubles de cette énorme demeure (2000 mètres carrés de chambres et de salons), sise au milieu du parc de 27 hectares. Le reste d'un domaine très amputé. Ces commodes, ces livres et ces porcelaines se trouvaient là depuis plus de deux siècles. Hauteville a pris son apparence actuelle en 1760. Pierre Philippe Canac (1) a alors fait démolir l'ancien bâtiment afin d'édifier un château à la française, confié à l'architecte Donat Cochet. Un seul objet est revenu d'Angleterre pour finir sa vie dans un musée vaudois. Il s'agit du bâton de justice de Jean-François Grand, daté 1758. Il a été acquis 21.500 livres par le Musée historique de Lausanne (2). 

Comment a-t-on pu en arriver là? Lentement, mais sûrement. En janvier 2014 s'éteignait («après une longue maladie supportée avec courage») Edith Grand d'Hauteville, âgée de 83 ans. Elle était la veuve du baron, mais aussi sa seconde épouse. Les trois enfants liquidant aujourd'hui l'héritage ne sont pas les siens. La vieille dame avait un droit d'habitation jusqu'à sa mort, ce qui n'allait pas sans décourager les acquéreurs potentiels. Car depuis longtemps Hauteville est à vendre, sans l'être vraiment. On articulait en 2009 le prix de 50 millions. On ignore si c'est celui qui a été fait à Sir Norman Foster, qui comptait s'établir en terre vaudoise. Toujours est-il que l'architecte jeta l'éponge pour se rabattre sur un Vincy restauré (et démeublé par plusieurs ventes). Le Britannique l'acheta 56 millions. Hauteville reste sur le marché aujourd'hui, mais l'agence chargée de la tractation n'aime pas articuler de chiffres. Ils font sans doute mal à la bouche.

Association du patrimoine éconduite 

En 2009, tout restait donc suspendu à l'existence d'Edith Grand d'Hauteville. La châtelaine partie pour un monde meilleur, tout devenait possible. Christie's a écrémé le contenu. Il faut maintenant vider. Ne restera en place que le décor du grand salon, sans doute réalisé par les frères Petrini de Lugano. Il le faut bien! Il s'agit des fresques rococo les plus importantes de Suisse, sur le thème du «Triomphe de Vénus» et ceux, plus austères, de «Cincinnatus devant les Volsques» et de «Brennus négociant avec le Sénat romain». 

On devine que les associations de protection du patrimoine se sont mobilisées l'an dernier. En vain. Le Canton de Vaud a été en dessous de tout, y compris de lui-même. Dans son article paru dans le journal en ligne «La Tribune de l'art», Bénédicte Bonnet Saint-Georges raconte que Patrimoine Suisse a perdu des semaines à trouver un interlocuteur, les services concernés se renvoyant la balle. Le Conseil d'Etat a fini par déclarer qu'il ne pouvait rien faire. Il faut dire, et les bras vous en tombent, que le château est protégé, mais non classé. De toute manière, il était trop tard. La vente londonienne a donc eu lieu.

Absence de volonté politique

Et l'actuelle vacation, me direz-vous? Riche de 1200 lots, aurait-elle pu se voir évitée? Oui, sans doute. Mais il aurait fallu une volonté politique. Un tel domaine dépasse aujourd'hui la capacité financière des héritiers. L'entretien et les travaux nécessaires décourageraient les meilleures volontés. La Suisse n'est pas non plus l'Angleterre où le National Trust, organisme privé, prend en charge les plus belles propriétés en s'engageant à les faire vivre. 

Or vous connaissez les Vaudois, qui ne valent pas mieux que les Genevois. Cela leur fait peur de se mettre sur le dos un poids pareil. La Confédération s'est chargée de Prangins, qu'elle a restauré d'une manière particulièrement lourde. Grandson a été refait à neuf par le riche Bruno Stefanini. Mais le problème de Coppet, dont le châtelain s'est lui aussi éteint en 2014, sortira bien un jour du placard. Il faut y penser. Et il y a dix gros châteaux sur le territoire cantonal qu'il sera un jour obligatoire de soutenir.

Beaulieu aux enchères cet été

Tout finira donc sous le marteau de l'Hôtel des Ventes, qui videra auparavant, à la mi-juin, Beaulieu, le lieu de séjour estival des Eynard, près de Rolle, bâti vers 1820. Pour Hauteville, l'Hôtel n'est qu'exécutant. On ne peut rien lui reprocher. Le drame ici, c'est qu'il y ait une victime, mais pas de coupables. A part le Canton, bien sûr, qui a failli à son devoir de préservation. Notons que la vente des 11 et 12 septembre, après des visites publiques les 5 et 6 septembre, prendra une touche ironique inattendue. Elle se tiendra lors des Journées du Patrimoine. Eh oui! Ces dernières se dérouleront en Suisse les 12 et 13 septembre, une semaine avant la France. On croit rêver. 

Ce sera le mot de la fin. 

(1) Les Canac sont devenus Grand d'Hauteville. Le château se trouve dans la même famille depuis le XVIIIe siècle.

(2) Je rajoute, après avoir reçu un courriel du château de Nyon, que trois lots ont été acquis par son conservateur Vicent Lieber. Il s'agit d' ne garniture de cheminée composées de trois jardinières en porcelaine de Nyon, avec des médaillons ornés de singeries en camaïeux pourpres. Grâce aux Amis des Musées de Nyon et d'un collectionneur privé, il y a des assiettes en compagnie des Indes de 1769 environ, aux armes de la famille Cannac. Nyon a enfin pu obtenir une verseuse en argent lyonnaise, du XVIIIe siècle, de grandes dimensions, aussi aux armes Cannac, qu’on retrouve dans des inventaires anciens.

Photo (Swisscastles): Le château et ses jardins, qui subisteront bien sûr.

Prochaine chronique le samedi 30 mai. La Tournée des Bains genevois, dont l'Association fête ses dix ans.

 

 

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