Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/L'Ecu d'or suisse fête ses 70 ans

Le patrimoine se retrouve chocolat. Il l'est parce qu'un peu partout, en Europe, les crédits étatiques en sa faveur diminuent. Il le devient au propre en septembre et octobre dans notre pays, ces deux mois correspondant à la vente de l'"Ecu d'or" ( "Der Schoggitaler" pour nos amis alémaniques). Une nouvelle génération va donc les proposer aux acheteurs. Il faut bien que l'affaire continue. Je me souviens d'en a voir vendu, il y a très longtemps, comme des timbres "Pro Juventute" ou du "Mimosa du bonheur". Tempi passati... 

Comment tout cela a-t-il commencé, et où en sommes-nous? Le numéro actuel de "Patrimoine", le bulletin de "Patrimoine suisse" le rappelle cet automne. Les débuts se situent en 1944. Nous restons en pleine guerre. La Suisse veut rester autonome en matière d'énergie. La sienne est hydraulique. Pourquoi ne pas utiliser le lac de Sils, en Engadine? Les communes environnantes se montrent enthousiastes. Elles voient dans le barrage une source de profits. Ceux du tourisme n'existent pas en temps de conflit européen.

Vingt tonnes débloquées par le rationnement 

C'est compter sans les opposants, soutenus par la Ligue suisse du patrimoine national, devenue depuis Patrimoine suisse (cela sonne mieux et c'est plus court!), et des représentants du district de Haute-Engadine. Mais que faire, et surtout comment? Les communes de Stampa (le village des Giacometti) et de Sils entendent monnayer leur renoncement. Elles veulent 300.000 francs. Une somme importante à l'époque. Et aucun moyen de recourir aux tribunaux. Ils restent à l'époque incompétents en la matière. 

Alors? Une collecte de fonds? Ce n'est pas le moment. La population développe d'autres priorités. Taper à la porte des entreprises et des fondations? Oui, bien sûr, mais le résultat n'apparaît cette fois pas probant. Elles donnent alors dans le social. Ernst Laur, secrétaire général de la Ligue, propose de vendre quelque chose de bon marché. Que tout le monde aime. Le choix tombe sur le chocolat, alors rationné. Laur, riche en relations, se fait fort de convaincre au moins un Conseiller fédéral. Il y parvient. Walther Stampfli fait débloquer vingt tonnes de chocolat en novembre 1945. Le Service de rationnement autorise une vente dans la rue. Il n'y a plus qu'à recruter les enfants. L'"Ecu d'or" est né. Il se verra proposé pour la première fois en février 1946.

Les places de village en 2014

Le succès se révèle énorme. Les Suisses d'alors ont autant envie de retrouver le goût du chocolat que de sauver un lac de montagne. Il partira 823.420 écus à un franc. Ils en coûtent cinq aujourd'hui. On voit ici le succès de l'entreprise et la dévaluation de notre monnaie. Le lac est donc sauvé, et l'entreprise reconduite annuellement. Tout roule, même si le rationnement du chocolat disparaît dès mai 1946 (alors qu'il ne disparaîtra pour les Anglais qu'en 1953!). Après quelques ventes dans le vide, pour aider des projets indéterminés, un retour au but précis intervient dès 1950. Plus porteur! Plus efficace! 

Le sujet de 2014 peut cependant sembler vague. Disons qu'il est d'un caractère général. Il s'agit de redynamiser les places de village. Les grenouilles, objets de l'attention en 2013, avaient quelque chose de plus immédiatement identifiable. Elles étaient vertes et menacées, même si leurs cuisses se retrouvent toujours plus rarement aux menus. Il eut été bon que la revue "Patrimoine" se penche sur le sujet. Le lecteur doit se contenter d'imaginer. Pas très bon pour la vente, dont il apprend par ailleurs qu'elle recule. Trop de concurrence. Et une Suisse bien différente de celle de 1946. Ce n'est pas la nature du produit qui changera les choses. Moral au possible, l'"Ecu d'or" 2014! Le cacao est "fair trade". Le lait et la canne à sucre sont "bio". Qui dit mieux? Seul, l'emballage métallique semble peu recyclable. Il faudra donc le jeter, mais dans la bonne poubelle.

La Confédération ampute ses budgets 

La chute des ventes ne constitue cependant qu'un de revers aujourd'hui subis par le patrimoine. Dans notre société actuelle, un peu amnésique, sans trop de repères, dépourvue d'idée de continuité, il n'apparaîtrait pas comme une priorité sans de très actives sociétés de défense. Les Etats centraux se désengagent toujours davantage. Les bâtiments classés ou inscrits devraient tenir tout seuls. On sait qu'en France les sommes vouées aux mouments ont encore diminué récemment, lors des coupes pratiquées par le ministère de la Culture. L'Italie compte sur le privé. Le miracle est que cela ne marche pas trop mal. On trouve toujours des sponsors pour le Colisée ou le Pont des Soupirs. 

La Suisse ne fait hélas guère mieux. Alors qu'elle célébrera le 13 et le 14 septembre ses "Journées du patrimoine", avec toutes sortes d'officiels triomphants, la revue donne ainsi (dommage que le texte français se contente pour un sujet aussi importants d'un résumé) la position du message culture 2016-2019, mis en consultation par le Conseil fédéral. On y voit un budget de sauvegarde au régime taille fine. Vingt-deux millions pas an, au lieu de 38. Une somme de laquelle il faut encore déduire les six millions consacrés à l'archéologie. On ne peut pas dire que cela fasse beaucoup pour 2400 objets d'"importance nationale". Pour d'autres choses, la Confédération parle pourtant volontiers en milliards...

Pratique

"Heimatschutz/Patrimoine", numéro 3/2014, tél. 044 254 57 00, site www.patrimoinesuisse.ch Les "Journées suisses du Patrimoine" ont lieu dans toute le pays le samedi 13 et le dimanche 14 septembre. J'en ai parlé le 25 août. Photo (Patrimoine suisse): La vente de l'"Ecu d'or" se voit rituellement confiée aux enfants.

Prochaine chronique le vendredi 12 septembre. Comment être brocanteuse avec goût et talent? Rencontre avec la Genevoise d'adoption Marie-Christine Catala, qui réalise les plus jolie vitrines de Genève.

 

 

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