Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/L'Allemagne détruit une cathédrale du XIXe siècle en trois jours

Crédits: DR

Je n'aurais rien su sans l'article en ligne de «La Croix», un quotidien non distribué dans les kiosques suisses. Et encore! Le texte ne figurait pas à la rubrique Culture, mais dans celle consacrée au Religions. Notez le pluriel. Le journal sort parfois du giron catholique pour voir ce qui se passe chez les musulmans, les bouddhistes et même les protestants. C'est ce qu'on appelle l'ouverture. 

Dans l'édition Religions du jeudi 11 janvier figurait une étonnante nouvelle. L'Allemagne vient de détruire, en seulement trois jours, une cathédrale. Oh, bien sûr, il ne s'agit pas d'un site classé sur le plan national, voire au Patrimoine de l'Unesco! Sankt Lambertus d'Immerath a été construit entre 1888 et 1891, au moment où le pays se situait au faîte de sa puissance économique sous l'égide du chancelier Bismarck. L'architecture s'inspirait des églises assez proches de Cologne, qui possédait alors un patrimoine considérable d'églises romanes ou gothiques. On sait que ces dernières ont connu les pires outrages pendant la dernière guerre. Bombardements. Ce qu'on en voit aujourd'hui dans une cité presque entièrement (et mal) reconstruite tient de la restauration lourde, voire de la reconstruction. Seule la cathédrale, terminée du reste en plein XIXe siècle, avait tenu le coup entre 1943 et 1945.

Au dessus du lignite

Mais revenons à Immerath. Il s'agit d'une petite ville, elle-même au bord de la disparition. La localité a le malheur de se trouver au-dessus d'un gigantesque gisement de lignite (j'ai aussi lu «charbon»). Depuis des années, il est question d'exploiter cette mine à ciel ouvert. L'entreprise Garzweiler, une bête noire des écologistes depuis ses exploits dans le site éponyme, s'est proposé d'en tirer un maximum. L'affaire a traîné, en grande partie devant des tribunaux. La proposition de ce pollueur faisait tache au pays d'origine des Verts. Mais comme partout l'économie l'a emporté. La chose se fera entraînant un déplacement (parler de déportation serait ici fâcheux) de population. Si j'ai bien lu la presse allemande, il ne resterait aujourd'hui que 67 habitants. Les durs à cuire. 

En 2013 a été célébré le dernier culte catholique à Sankt Lambertus. Les carottes étaient cuites, même si d'aucuns se battaient pour sauver cet énorme bâtiment, construit en style roman avec une certaine élégance, voire même une élégance certaine. L'édifice avait fière allure. D'après les photos, l’intérieur comme l'extérieur demeuraient par ailleurs en excellent état. Je n'ai pourtant pas vu dans la presse germanique, consultée dans la foulée de «La Croix», mention d'actions de protecteurs du patrimoine. Les églises néo quelque chose du XIXe siècle, qui existent en surabondance en France comme en Allemagne, tardent à trouver leurs défenseurs. Je note néanmoins que la destruction en 2013 de Saint-Jacques d'Abbeville, voulue par le maire Nicolas Dumont (je ne possède aucun rapport familial avec cet individu) n'avait pas passé inaperçue. Elle avait même choqué. Mais là aussi, le fait religieux l'emportaiten général  sur l'architecture.

Quatorze arrestations 

Le 8 janvier dernier, tout était prêt à Immerath. La démolition devait être rapide, contrairement à Abbeville. Les ultimes habitants étaient réunis, émus ou furieux. Leurs revendications n'avaient abouti à rien. Les organisations écologiques se sont invitées à la fête. Il y avait un énorme calicot jaune de Greenpeace sur la façade, «Wer Kultur zertört zertört auch Menschen». Celui qui détruit la culture détruit aussi les gens. Des manifestants se sont enchaînés aux murs. La police est intervenue durement pour que les bulldozers puissent intervenir. Il y a eu quatorze arrestations. Et le travail a commencé! Spectaculaire. En soixante-douze heures, il ne restait rien de Sankt Lambertus. Sauf les gravats. Ceux-ci, il faudra en revanche des semaines pour les évacuer. La mine à ciel ouvert, aussi peu écologique que possible, pourra ensuite s'installer, puis entrer en fonction. 

Il faut maintenant se demander si ce phénomène de vandalisme s'étendra. Souvent désertées par les fidèles, les énormes églises de pierre bâties au XIXe siècle pourront-elles maintenir leurs clochers debout? Il en existe presque une par village français, et chacun sait que ceux-si s'appauvrissent et se dépeuplent. Toutes ne sont pas des chefs-d’œuvre, bien sûr! Mais elles ont rythmé le paysage national durant un siècle et demi. Un peu comme les réalisations baroques, plus créatives et plus chatoyantes il est vrai, en Italie. Alors que faire, alors que même la capitale française, placée sous la houlette de l'autocratique Anne Hidalgo, néglige les siennes, qu'elle a depuis 1905 le devoir d'entretenir? Certaines se révèlent dans un triste état, même dans les arrondissement élégants. Notons qu'il y a des sursauts, souvent permis par des fonds privés. Je vous parlerai dans quelque temps de la restauration des décors XIXe de Saint-Germain-des-Prés (l'édifice remontant en partie au haut Moyen Age) et de la façade néo-Renaissance de Saint-Augustin. Il ne faut pas perdre espoir. 

Photo (DR): L'église Sankt Lambertus d'Immerath, quand elle restait encore debout.

Prochaine chroniquée le dimanche 14 janvier. Un livre hommage pour le graveur genevois Daniel Divorne.

 

 

 

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