Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE / Grenoble montre ses dessins nordiques

Il y a eu "De chair et d'esprit", puis "L'idée et la ligne. Voici "La pointe et l'ombre". Tout cela reste évidemment bien abstrait. Sachez donc que la première exposition, organisée en 2010, proposait les dessins italiens du Musée de Grenoble, tandis que la seconde offrait en 2011 les meilleures feuilles françaises de l'institution. Cette dernière, que dirige Guy Tosato, a de la suite dans les idées. Voici donc, pour quelques jours encore, les œuvres graphiques nordiques. 

La chose ne va pas de soi. Jusqu'aux années 1970, les Cabinets de dessins anciens des musées de province français demeuraient une "terra incognita". Nul ne se souciait des cartons poussiéreux, où s'étaient entassées des collections généralement formées, et reçues, au XIXe siècle. La recherche avait pris outre Jura un retard phénoménal. Grenoble aura été l'une des premières villes à se secouer les puces. Catherine Meyer et Marcel Roethlisberger, qui fut longtemps professeur à l'Université de Genève, étudièrent, cataloguèrent et présentèrent les dessins hollandais dès 1977. Le second peut donc aujourd'hui signer le texte liminaire du livre d'accompagnement de "La pointe et l'ombre" avec un essai dont le titre en dit long: "Les dessins nordiques de Grenoble: état de choses".

La première étude complète en province

Entre-temps, de nombreuses cités ont fait avancer lesdites choses. Elles ont commencé par étudier leurs dessins italiens des XVIe au XVIIIe siècles. Eric Pagliano s'est ainsi promené de Lyon à Orléans en passant bien sûr par Grenoble. Seulement voilà! Tout cela prend du temps et coûte (un peu) d'argent. On s'est promis d'aller plus loin, sous forme de vœu pieux. Le Musée des beaux-arts de Lyon, comme celui de Dijon et de Lille s'en sont plus ou moins arrêtés là. Montpellier a un peu progressé. Rouen vient de montrer ses dessins du XVIIIe français. Je l'ai dit. Rennes présente ceux des XVIe et XVIIe français. L'article reste à venir. Bref. Les travaux avancent, mais le Musée de Grenoble figure parmi les rares à sortit du tunnel. 

Pourquoi toujours commencer par l'Italie, au fait? Le poids de la tradition, simplement. Depuis le XVIIe siècle au moins, l'école italienne, qui a donné Michel-Ange, Raphaël ou le Titien, figure en premier dans les inventaires et les catalogues. Elle possède une préséance, comme l'archevêque de Lyon est "primat des Gaules" depuis 1079. Aujourd'hui encore, dans les ventes d'art classique, Christie's et Sotheby's commencent par "l'école italienne". La suite s'effectue un peu dans le désordre. L'Allemagne, la Hollande et les Flandres restent cependant groupées sous le vocable, qui remonte lui au XVIIIe siècle, d'"écoles du nord".

Beaucoup d'érudition

On ne sera donc pas étonné de la présentation commune, dans des salles un peu vastes pour elles, de feuilles allemandes, flamandes et hollandaises. Chapeautée par David Mandrella, l'exposition a nécessité beaucoup d'études. Il a fallu faire appel à de nombreux spécialistes pour trouver le nom de l'auteur (même si nombre de Hollandais avaient la gentillesse de signer et de dater) et les sujets. Il y a là de nombreux paysages, parfois de fantaisie. Mais aussi des lieux réels à identifier. Le lecteur du catalogue est ébloui de tant d'érudition. Une vignette donnée à Georg Stauch de Nuremberg, un monsieur dont je n'avais jamais entendu parler, se révèle ainsi une illustration de la pièce "Cornelius Renegatus", créée en latin pour le jubilé de l'université de Rostock en 1600... 

Y a-t-il pour autant beaucoup de chefs-d’œuvre, cette fois? La sélection se révèle plus faible que pour l'Italie et la France, en dépit d'un beau Rembrandt, de cinq somptueux Batholomeus Breenbergh et de quatre magnifiques Jordaens. Le paysage se voit sur-représenté. Reste à savoir pourquoi. Marcel Roethlisberger pense qu'il s'agit d'un goût du grand donateur du cabinet graphique, un certain Léonce Mesnard, mort en 1890. On ne sait hélas quasi rien de ce monsieur, qui possédait des centaines d’œuvres. Les indications qu'il avait mises sur les montages ont disparu. On les a jetés lors d'un époussetage des cartons au XXe siècle.

Un Rembrandt du Louvre, pour compléter

Cet ensemble honorable, mais parfois modeste, se voit rehaussé à Grenoble par la présence, dans une salle séparée, du célébrissime autoportrait de Rembrandt de 1660, prêté quelques mois par le Louvre. Une excellente initiative. Elle bouscule en plus les idées reçues. Les romantiques voyaient dans l'artiste d'Amsterdam un peintre maudit. Nul n'aurait voulu à l'époque des ses toiles, bien trop modernes. L'artiste est mort, pauvre il est vrai, en 1669. Le tableau a été acheté pour Louis XIV en 1671 à un marchand nommé La Feuille. Il a donc dû figurer aussi bien aux murs des Tuileries que de Versailles.

Pratique 

"La pointe et l'ombre", Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, jusqu'au 9 juin. Tél.00334 76 63 44 44, site www.museedegrenoble.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h30. Catalogue édité par Somogy, 264 pages. Photo (Musée de Grenoble): Aert Schouman, "Portrait d'un basset", 1764.

Prochaine chronique le mercredi 28 mai. Steeve Iuncker montre ses photos à Bienne et prépare Paris. Entretien.

 

 

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