Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/France et Pays-Bas transforment deux Rembrandt en SDF

Joli coup pour «La Tribune de l'art»! Mais ce coup tient à moitié de celui de l'épée dans l'eau. Je m'explique. Début mars 2015, relayé ensuite par la presse nationale, le journal en ligne dirigé par Didier Rykner s'indignait du fait que la ministre de la Culture Fleur Pellerin accorde un visa de sortie à deux Rembrandt. Le portrait de Marten Soolsman et celui de son épouse Oopjen Coppit (1634) appartenaient depuis plus d'un siècle à la branche française des Rothschild. Ils faisaient donc partie intégrante du patrimoine français. 

Le journaliste s'est aussi étonné que le Louvre, baissant les bras comme la Vénus de Milo, ne fasse rien pour les retenir. Impossible! Trop cher! Il faut dire qu'Eric de Rothschild en voulait 160 millions d'euros, prix éventuellement négotiable. La famille a toujours été un mécène du musée. Il suffit de rappeler la collection Edmond de Rothschild, l'une des plus belle suite de gravures du monde, qui y est conservée depuis 1935. Eric avait d'ailleurs approché le Louvre dès 2013. Autant dire que ce dernier a mis deux ans à ne pas se décarcasser.

Une solution doublement boiteuse 

La campagne de presse a fini pas amener la France à se bouger. Mais mal. Le Qatar pointait du nez. Les Néerlandais, surtout, voulaient récupérer ces deux grands portraits en pied (210 sur 134 centimètres), exceptionnels dans la carrière de l'artiste hollandais. On peut admettre que le Louvre possédait, avec «Bethsabée au bain», «Les pélerins d'Emmaüs» ou l'autoportrait final, acquis dès 1672 pour Louis XIV, des oeuvres plus belles et surtout plus profondes. Mort en 1640 et non en 1669, Rembrandt ne serait sans doute pas aussi admiré qu'il l'est maintenant. Mais tout de même! 

On en est ainsi arrivé, après des mois de tergiversations ubuesques, à une solution doublement boîteuse. Alors que la Hollande proposait d'acquérir les deux portraits pour les 160 millions demandés, la Banque de France proposait, par force, le même prix. Plus de marchandage possible. Mais Fleur Pellerin (1), décidément en dessous de tout, a fini par se rallier à l'option fifty-fifty. La Hollande s'offrait un tableau et la France l'autre. Le tout au nom de la diplomatie européenne. «Cette acquisition témoigne de la volonté partagée des deux pays d'approfondir encore leur très riche coopération culturelle». On reconnaît là le langage à la fois pompeux et creux affectionné aujourd'hui par les instances officielles.

Déménagements perpétuels 

Que va-t-il se passer? Eh bien, tous les trois ans, les Rembrandt changeront de domicile. Une fois Paris, l'autre Amsterdam. Ce n'est certes pas la première fois qu'il y a des co-achats. Mais, normalement, c'était par nécessité économique. Edimbourg et Londres ont ainsi acquis, il y a quelques années, deux Titien sublimes au duc de Sutherland, «Diane et Actéon» et «Diane et Callisto». Il fallait réunir 100 millions de livres. Les deux villes avaient aussi fait pot commun, ce qui semble périlleux, pour «Les Trois Grâces» de Canova du duc de Bedford. Une folie quand on sait à quel point le marbre se révèle fragile... 

Mais là, il n'y avait aucune obligation malheureuse, les deux pays se disant prêt à débourser la totalité de la somme. La chose n'empêche pas la presse internationale (il y a depuis mercredi d'innombrables articles, de l'anglais à l'espagnol) de se féliciter de cette victoire qui constitue en réalité une semi défaite. On parle presque d'un triomphe de la raison. 

Situation inverse en 1877 

Je terminerai par une note ironique. En 1877, les Rothschild avaient acquis le «Portrait de Marten Soolsman» et le «Portrait d'Oopjen Coppit» aux Pays-Bas pour la somme, alors colossale, d'1,5 million de florins. Une campagne de presse néerlandaise avait alors dénoncé le départ de ce trésor national pour la France. Je viens de lire cela dans «The Guardian» et j'avoue que là, j'ai envie de sourire. 

(1) D'affaire en affaire, d'une boulette à l'autre, Fleur Pellerin n'en finit pas de se discréditer, et son ministère avec elle. On veut bien qu'elle ait été nommée pour assurer l'une des présences féminines au gouvernement et afin de prouver la cohésion sociale, mais tout de même. Ni les femmes, ni les Français nés ailleurs qu'en métropole ne ressortent grandis de ce choix hasardeux. Ils (et elles) auraient mérité mieux.

Photo (DR): Fragment du "Portrait de Marten Soolmans" (1634).

Texte intercalaire.

 

 

 

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