Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PATRIMOINE/Comment faire accueillir ses objets par un musée (2)?

Crédits: AFP/Getty

Comment régler alors les problèmes? Il faudrait que les donateurs apprennent l'art difficile de la négociation. Avec certaines institutions, impossible de composer. Mieux vaut regarder ailleurs. Les musées gentils se donnent du reste parfois la peine de faire des suggestions. "Pas chez nous, mais allez plutôt voir..." Quand le bon endroit semble trouvé, il convient de discuter de son vivant. Quand on reste encore en bonne santé. Les choses peuvent prendre du temps. Un terrain d'entente finit en général par se trouver. Il devient cependant exceptionnel (et du reste peu souhaitable) que le musée prenne tout (1). C'est mauvais pour l'ego, je sais. Mais il faut se dire qu'on va de fondre dans un ensemble, et que ce dernier doit garder sa cohérence. 

Une réalité s'impose en effet. Une fois votre don ou votre legs accepté, la plupart des musées (sauf aux Etats-Unis) ne pourront plus les revendre. Il leur serait bien sûr théoriquement permis de le faire avant acceptation (la chose se fait en Amérique), mais dites-vous bien que commerce et institution ne font pas bon ménage en Europe. Peut-être faudrait-il nommer un exécuteur testamentaire. Il donnera, si tel est votre souhait, le produit des ventes de vos refusés au musée, afin que celui-ci achète une chose (mais une grosse, une belle!) qui vous aurait plu. Autrement, ma foi, une salle de ventes fera après décès l'affaire... qui ne sera sans doute pas une bonne affaire. Tout doit alors partir. Ou du moins tout devrait partir. Il existe en 2018 bien des cas désespérés. Même posées sur le trottoir, certaines choses ne trouveront pas preneurs.

La discussion avec un musée suppose donc du doigté. Et cela pour les deux parties. C'est pour cela que certains mécènes envisagent une forme de partenariat. Ils achètent en accord avec un conservateur ou un directeur. Un dialogue s'installe. L'un finit par bien connaître l'autre (2). A une condition cependant, rarement remplie en France. Il faut que les gens de musée restent longtemps en place. Autrement, le travail de concertation doit se reprendre à zéro chaque fois. Le donateur, qui est souvent une donatrice, risque d'aller voir ailleurs. Ou de cesser ses largesses. Il ou elle a été déçu(e) dans ses attentes. C'est finalement une affaire de couple. Je connais ainsi une histoire, située outre-Jura. Une délicieuse (et très riche) vieille dame a été particulièrement bien soignée par un directeur de musée. C'était par ailleurs un fort bel homme. Intelligent en plus. Le fils idéal qu'elle n'avait jamais eu. C'est à lui qu'elle donnait, même si c'était en fait à un musée étatique.

Tout le monde n'a évidement pas cette chance. Mais, face à des collectionneurs désemparés à une époque où le marché de l'art rejette tant de choses d'une manière qui leur semble incompréhensible, il faudrait apprendre aux institutionnels à faire preuve de tact. C'est après tout à des privés que leurs musées doivent l'essentiel de leurs avoirs. Une psychologie de base devrait se voir prévue dans les formations. Elle fait souvent cruellement défaut. Les donateurs, eux, devraient accepter de ne plus croire au Père Noël. Un musée ne constitue ni un garde-meuble, ni un grenier, ni une maison de famille. S'il s'agit souvent d'un entrepôt, avec ce que cela suppose de cas désespérés, c'est bien par défaut. On s'est montré jadis trop coulant. Il ne faut pas augmenter aujourd'hui jusqu'à la folie le nombre d'objets en réserves (3). Ou alors les disperser par la suite. En déposant ailleurs. Dans des institutions plus modestes. Je vous ai déjà dit qu'à mon avis le Louvre, Orsay et surtout Beaubourg devraient se montrer généreux envers la province, au lieu de jouer aux Harpagon. Mieux vaut être vu par quelques amateurs à Quimper, à Narbonne ou à Dole que par personne à Paris. Zurich ou Bâle pourraient aussi faire la même chose. C'est le principe de la cascade.

(1) Je citerai néanmoins le cas de la collection de Sven Widgren au Mamco. Elle émane d'un compagnon de route de ce musée. Elle reflète en plus le goût d'une époque à Genève. Le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds vient aussi de prendre en bloc es quelque mille œuvres contemporaines rassemblées en cinquante ans par l'architecte Erwin Oberwiler.
(2) L'Ariana genevois a ainsi rendu hommage à sa mécène Gisèle de Marignac.
(3) Les dix millions doivent être dépassés dans certaines institutions. Tout va très vite avec des monnaies ou des tessons archéologiques.

Photo (AFP/Getty): Un monomane du nain. Le type même de la collection qui ne finira pas en musée, ou alors dans une institution hautement spécialisée.

Ce texte intercalaire complète et suit immédiatement celui sur les musées ne pouvant pas tout accueillir.

 

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