Jean Romaine

PRÉSIDENTE DE LA FONDATION HIRONDELLE

Romaine Jean est présidente de la Fondation Hirondelle et consultante indépendante. Elle a été rédactrice en chef des magazines, cheffe de la rubrique politique et présentatrice du 19.30. Elle a lancé notamment les émissions "Infrarouge", "Coulisses de l'évènement" et "Toute une vie" et présenté l'émission "forum des Européens", sur Arte. Elle est licenciée en sciences politiques.

Pascal Broulis: mortels soupçons

Le ministre des finances Pascal Broulis a-t-il commis une erreur en voyageant avec l’un de ses plus gros contribuables ?  Durant ses vacances. En payant sa part. Noyé dans un groupe.

Y-a-t-il conflit d’intérêt, collusion, avantages personnels, toute chose que la morale réprouve et la loi punit ? Personne en l’état n’est en mesure de le dire mais la rumeur court les rédactions. Elle s’infiltre, basée sur rien.

«L’affaire Broulis» amène quelques réflexions à l’heure où la presse de ce pays traverse une des pires crises de son histoire.

Le conseiller d’Etat vaudois, dont on semble décidément vouloir la peau, s’est donc rendu en Russie, en voyage de groupe, organisé par l’ancien journaliste Eric Hoesli. Ce dernier publie des sommes vertigineuses de savoir sur ce pays et emmène régulièrement des visiteurs dans des régions reculées du Grand Nord, que l’on ne fréquente généralement pas. Journalistes, étudiants, personnalités, la composition des groupes varie, selon le choix d’Eric Hoesli lui-même. Ce détail a son importance.  Et chacun paie bien sûr son voyage.  On y a vu l’ancien Conseiller fédéral Pascal Couchepin, la conseillère aux Etats Géraldine Savary, la directrice de l’office fédéral de la culture, Isabelle Chassot et tant d’autres. On y parle Histoire, culture, société.

Et alors ?

On pourrait applaudir la curiosité de ces touristes-là, qui n’en sont pas, leur volonté de connaître un pays continent, qui vaut sans doute mieux que la caricature qui en est faite, à l’heure où seules quelques brillants journalistes de politique étrangère ont survécu. Trop cher. Trop loin.

Et alors ?

Le problème semble s’appeler Frederik Paulsen, à la tête de la Pharma Ferring, puissant contribuable installé dans la région de St-Prex, consul général de la Fédération de Russie, académicien, explorateur et philanthrope. Et qui fait partie du voyage. Et qui aurait été au bénéfice, à une époque qui remonte à… Charles Favre, d’une exonération fiscale, comme tant d’autres dans un canton qui en a fait un instrument de sa prospérité. Tout cela est à vérifier.

Le «Tages-Anzeiger», qui semble passionné par les affaires vaudoises de Broulis, s’émeut de cette proximité. L’affaire est relayée par les socialistes et l’alliance de gauche vaudoises, amplifiée par le tam tam numérique. Mais de quoi parle-t-on au juste? Que suggère-t-on? Une collusion, un conflit d’intérêt, un enrichissement personnel? Que réclame-t-on?  Des tickets de métro, des bons repas, le reçu de l’hôtel? On est ouvert mais pour l’instant on ne voit pas. Ou du moins on attend l’enquête et la contre-enquête.

En fait, cette «affaire» soulève des questions autres que celles posées par le Tages-Anzeiger.

D’abord quelle est la frontière entre domaine privé et public ? Voyager avec un riche contribuable, dans un groupe guidé par un expert, est ce coupable ? et si oui en quoi ? Y-a-t-il un barème, un seuil fiscal à partir duquel on ne partage ni poignées de main ni parasol ?  Le caractère privé du périple semble contredit par quelques clichés pris aux côtés de dirigeants locaux, à l’occasion de visites d’usine. La géopolitique mondiale s’en remettra!

Cette «affaire», reprise en boucle par tous les journaux et sites d’un groupe de presse qui sera bientôt seul sur le terrain, pose aussi un problème journalistique. Entendons-nous : le devoir premier des médias est bien d’agir en contre-pouvoir, de traquer ce qui voudrait être caché. Mais le droit d’informer est exigeant et ne peut se confondre avec l’enquête à charge et la diffusion de soupçons. A l’ère de l’information virale, les démonstrations doivent être sans faille. Or des faits, avérés, dans cette affaire, il n’y en a pas. On révisera notre jugement, lorsque les preuves seront apportées.

En attendant la suspicion rôde et fait le lit du populisme. Tous pourris, on connait ça! C’est bien, pour l’instant, la seule, mauvaise, morale de cette histoire.

 

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