Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PAROLE / En voyage livresque, avec Alexandre Friederich

Il se trouve là, devant moi, à l'heure dite et dans le lieu indiqué. Nous avons chacun fait une partie du chemin. Alexandre Friederich débarque de Fribourg, où se trouve une antenne d'Affichage vert. J'arrive de Genève. Nous sommes assis au buffet de la gare de Lausanne, un lieu quelque peu hors du temps. L'auteur d'"Easyjet", récemment paru chez Allia, ressemble à sa photo, ce qui paraît rassurant. Quelques échanges de banalités, et c'est parti pour un décollage. 

Votre biographie, Alexandre Friederich, parle d'"enfance cosmopolite" et de don pour les langues.
Je fais en tout cas de la traduction. Je transcris d'espagnol et d'anglais en français. Dans le domaine musical, j'ai commencer par adapter de l'anglais. On m'a demandé, après une semaine, de passer à l'allemand. J'ai dit "oui" pour pouvoir continuer. J'ai ainsi appris la langue de Goethe sur le tas. 

Il est aussi question de rock.
Effectivement. L'ennui, c'est que je ne possède en fait aucun talent musical. Je me suis retrouvé à la batterie. Raté! J'ai essayé la guitare. Raté! Je chante vraiment mal. Mon seul mérite est de savoir me démener sur scène. De toute manière, c'est terminé pour moi, même si le hard rock m'intéresse. Le genre exige une dépense d'énergie que je préfère consacrer à l'écriture. 

Avez-vous toujours écrit?
C'est devenu mon idée fixe à 17 ans. Je m'y suis mis à 18, et je n'ai jamais arrêté depuis. Cela dit, j'avais déjà une activité scripturale avant. Je tiens mon journal depuis que j'ai 12 ans. Je l'ai commencé sur du papier, à Madrid. J'ai continué sa rédaction sur ordinateur pour passer finalement à un blog, mais sans idée d'échanges. Je vois mon journal comme un travail de recherches littéraires. Ce n'est pas un exutoire. Il ne s'agit pas de confessions. On y retrouve parfois des notes prises la nuit.Sans lumière. Au jugé. Quand j'arrive à me relire ensuite, bien sûr... 

Une partie en a paru l'an dernier sous le titre de "45-12, Retour à Aravaca".
Il a fallu fortement concentrer! Normalement, je ne relis jamais. Là, il a fallu picorer dans 10.000 pages. J'en ai extrait un texte par an, afin de remonter le temps. Cela dit, je vous le répète, il n'y a là aucun secret. Je ne dis pas tout, comme le Genevois Amiel. Il y a notamment un sujet tabou. C'est la politique politicienne. Elle reste trop liée à l'actualité immédiate. Trop éloignée d'une approche littéraire. Et puis, je ne vois pas l'intérêt dans mon cas. Je ne suis pas un Denis de Rougemont notant au jour le jour les changements dans une Allemagne en voie de nazification. 

Votre biographie, toujours elle, parle de 18 pièces de théâtre.
C'est exact, mais là aussi, j'ai stoppé. Certains de ces textes se sont vues joués. J'ai détesté la manière dont les metteurs en scène tiraient à eux la couverture. Je n'ai pas envie de me coltiner à nouveau des acteurs. Et puis, je pense que j'ai trop de facilité à écrire pour la scène. Il ne faut pas se laisser aller à la facilité. 

Comment définiriez-vous alors vos livres, dont le dernier, "Easyjet", raconte dix-sept de vos voyages "low-cost" à travers l'Europe et Israël?
J'y vois des récits. Il s'agit en général de volumes comptant peu de pages. J'ai commis deux fictions et un essai de philosophie pratique, pour autant, bien sûr, que la philosophie puisse devenir pratique. Mais normalement je me situe entre questions sociales et problèmes économiques. Je regarde où va la démocratie, dont la détérioration va à mon avis s'accélérant. 

De quelle manière vous faites-vous éditer?
Je me suis brouillé avec le Héros-Limite de mes débuts. Je travaille la plupart du temps sur proposition. Mais entendons-nous! Je ne produis pas sur commande. Je n'en ai acceptée qu'une. Il s'agissait d'écrire rapidement une biographie de Susan Boyle, "Susie la simple". Je voyais la chose comme un défi. Il me fallait donner un bouquin entier sur une femme que je n'ai jamais rencontrée et sur laquelle il n'y a strictement rien à dire. Arriverais-je à remplir ce vide? 

Dans "Easyjet", dont il a été question dans cette chronique, et qui a beaucoup fait parler de lui, vous vous concentrez sur du vécu.
Oui, mais pas uniquement. J'aime à combiner expérience personnelle et idées générales. Au départ, je n'avais ici aucune idée du résultat: Je ne savais même pas s'il y en aurait un. J'avais juste dix-sept billets en poche. Même chose pour "Ogrorog", un titre qui ne veut rien dire. Je traversais en vélo la France. Mille sept cent kilomètres. Je dormais dans les bois, ce qui constituait l'aspect le plus pénible de la chose. Il m'est venu à l'esprit d'aborder l'usage politique qu'on fait aujourd'hui de la forêt. J'allais essayer de trouver une porosité entre le sport, les arbres et le vagabondage. 

Les arbres vont nous amener à votre société, Affichage vert.
Le mot a un peu été choisi par opportunisme, même si l'écologie n'avait pas encore pris sa dimension dogmatique quand la société a été créée en 1991. Genève a longtemps connu une poussée d'affichage sauvage. Le politique, incarné par Pierre Maudet, y a mis bon ordre. Pour nous, qui posions des posters à vélo la nuit, il fallait une porte de sortie. Elle a été négociée. Nous disposons désormais de cadres, dans lesquels nous installons légalement des publicités pour ce qu'il faut bien appeler l'industrie culturelle. Il existe aussi un Affichage vert à Lausanne et à Fribourg. Le vert se limite en fait au vélo... Un des sports que je pratique, avec la boxe et la course à pied. 

Vous semblez beaucoup voyager, à lire "Easyjet".
Une fois tous les quinze jours en Europe. Beaucoup en Asie. Il y a la version en solitaire, plutôt téméraire, et celle en famille, avec deux pré-adolescents. C'est plus calme. J'ai en fait toujours bougé. Mes parent, diplomates, ne m'ont pas dégoûté de la route.

Pratique 

"Easyjet" d'Alexandre Friederich, aux Editions Allia, 87 pages. "45-12, Retour à Aravaca", a paru aux Editions Re-Pacific, 112 pages. "Ogrorog" a paru aux Editions des Sauvages, 84 pages. Photo (DR): Alexandre Friederich dans la nature.

Prochaine chronique le mardi 1er avril. C'était comment, au fait, la TEFAF de Maastricht, la "plus grande foire d'art du monde"?

 

 

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