Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PAROLE / Catherine Grenier, de Beaubourg à Giacometti

L'exposition n'aura pas fait long feu. Sous sa forme primitive, tout au moins. Ouvert au public le 23 octobre, "Modernités plurielles" était fait pour durer quinze mois au Centre Pompidou. Catherine Grenier avait conçu sous ce titre une nouvelle présentation des collections historiques, accompagnée d’un catalogue. L'accrochage reflétait donc la création entre 1905 et 1970. Or fin février, cette présentation, célébrée par les uns ("Le Monde", "L’Express", "ArtPress" ou les "Inrocks") et contestée par d'autres (il y a notamment eu, ce mois-là, un éditorial dévastateur de Guy Boyer dans "Connaissance des arts") se voyait remodelée. « Je n’ai pas été prévenue. Aucun directeur n’a jamais agi ainsi, c’est totalement contraire à la déontologie de notre métier", s'étonne Catherine Grenier, passée depuis à la tête de la Fondation Giacometti (voir article ci-dessous). 

Comment "Modernités plurielles" se présente-t-il désormais? Sous une forme classique. Le brassage mondial a en partie disparu. "On a rétabli, dans l’épine dorsale du parcours, une galerie des chefs-d’œuvre d'artistes qui sont comme par hasard tous occidentaux, tous dus à des hommes." Certains tableaux ont été déplacés. D'autres ramenés des réserves. Bref. L'entreprise singulière, et voulue telle, n'offre plus rien dans sa galerie principale de vraiment pluriel. C'est l'occasion de parler de la chose avec l'intéressée, dont la fin de carrière à Beaubourg aura été amère. On sait qu'avant ce coup de pied final, Catherine Grenier a en vain postulé pour la direction du Centre en tandem avec Laurent le Bon de Pompidou-Metz. 

Quelle était la volonté fondamentale de "Modernités plurielles"?
De jeter enfin un regard global sur la première partie du XXe siècle. Les années 1920 et 1930 ont déjà connu une période intense de mondialisation artistique, d’échanges. Des artistes Latino-Américains sont venus à Paris, des Français sont allés au Mexique ou au Brésil. Une multitude de connexions traversait la planète. La Seconde Guerre mondiale y a mis un terme. La France s'est retrouvée ensuite un peu hors-jeu, même si nombre d'artistes américains, latino-américains et des pays méditerranéens y sont venus après-guerre. Avec l'avènement du communisme, il y aussi eu une diaspora chinoise. Il fallait montrer tout ça. 

D'où l'idée d'un accrochage thématique.
Ce n'est pas le premier du Centre. J'avais proposé "Big Bang" en 2005-2006. Le concept tournait ici autour du lien entre création et destruction, qui est caractéristique de la modernité. Montrer cette dualité supposait un mélange entre moderne et contemporain, littérature et arts visuels. Le MoMA de New York et la Tate de Londres avaient déjà proposé ce type de lecture thématique, mais nous sommes allés plus loin avec "Modernités plurielles", qui est une première proposition de relecture globale et chronologique de l’histoire de l'art moderne.

Votre formation vous pousse-t-elle à ce genre d'aventures?
Quand j'ai commencé mes études, j'ai tout de suite opté pour le contemporain. C'était une direction originale à l’époque pour un futur conservateur, contrairement à ce qui se passe de nos jours, où tout le monde veut travailler sur le contemporain. Les collections, qui couvrent plus de cent ans à Beaubourg, m'ont conduite à remonter le temps vers la période moderne. Une conservatrice se doit d'être généraliste, au delà de sa spécialisation. Les travaux que j’ai entrepris ont conforté mon idée que l'histoire de l'art doit constamment se voir actualisée. 

Des exemples de redécouvertes...
Le goût évolue et se transforme depuis toujours. "Modernités plurielles" montre, de l'Amérique à l'Asie, beaucoup d'oeuvres figuratives. Les réalismes se sont longtemps vu discrédités par rapport aux courants modernistes. Outre le surréalisme, qui a traversé la planète, ils comprennent de nombreuses créations ne participant pas toutes du fameux "retour à l'ordre" des années 1920. Et puis, quoi qu’il en soit, les artistes peuvent aussi se montrer anti-moderniste. 

Il y a du coup, pour les 1000 œuvres proposées, bien des noms inconnus.
On a jusqu'ici trop figé les valeurs. En trente ans de carrière, j’ai assisté à de nombreuses réhabilitations. Pensez à Frida Kahlo. L’autoportrait que je montre aurait été jugé il y a quarante ans indigne d'une cimaise. Jean-Hubert Martin raconte que lorsqu’il a été retrouvé, au fond d’une réserve, il l’avait accroché dans son bureau. Il y a comme ça de nouvelles appréciations. De nouveaux critères. De nouveaux pays aussi, avec lesquels il faut compter. 

Et de nouvelles recherches...
Il faut développer des liens entre universités et musées. Et, à l'heure de la mondialisation, nouer des liens dans le monde entier. Même dans les pays où il n'y a pas encore de musées. L'internationalisation des collections, que je prône, exige un grand travail de recherche. Il me semble aussi important de théoriser notre approche. L'organisation d'événements bien pensés doit aider à la réécriture de l'histoire de l'art... 

Vous avez donné, à ce propos une grande importance dans "Modernités plurielles" aux revues, dont les couvertures tapissent certains murs.
Aujourd'hui, les périodiques sont devenus descriptifs et prescriptifs. Ils s'adressent au grand public. Il n'en allait pas de même au temps des avant-gardes. Une revue se voulait fédératrice et prophète de son temps. Souvent créées par des artistes, elles sont en elles-mêmes des créations originales d’art graphique. Pensez à l'inventivité de leurs mises en page et de la typographie! 

Dernière question, à la manière des génériques de superproductions cinématographiques. Qu'est-ce que "Modernités plurielles a supposé comme mobilisation?
Trois ans de travail. Six conservateurs, la mobilisation active de la Bibliothèque Kandinsky, plus une bonne équipe de jeunes chercheurs. Certains ont du reste écrit dans le catalogue. Nous avons passé en revue presque l’intégralité des 70.000 œuvres de la collection, dont certaines sont déposées ailleurs. L'accrochage peut ainsi proposer 1000 oeuvres, dont 200 pièces inédites, incluant aussi quelques nouvelles acquisitions.

Pratique
"Modernités plurielles", Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 26 janvier 2015. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours sauf mardi de 11h à 21h.

 

"La Fondation Alberto et Annette Giacometti a retrouvé une existence normale"

Le 1er février, Catherine Grenier quittait le Centre Pompidou. Elle n'avait que quelques mètres à franchir pour se retrouver à la Fondation Alberto et Annette Giacometti, logée dans un petit bâtiment comblant à moitié la cour d'une vieille maison de la rue du... Grenier Saint-Lazare. La conservatrice a été choisie pour diriger cette association, dont le nom sent le souffre. Véronique Wiesinger, qui l'a précédée, a multiplié les intimidations et les procès au nom du droit d'auteur. Le numéro actuel des "Cahiers du dessin" réserve d'ailleurs une large place au conflit l'ayant opposé à la Fondation à cause d'un des artistes de sa cuvée 2013. Le pauvre était coupable d'avoir cité, sans permission, une œuvre du sculpteur suisse dans ses illustrations... 

Que représente pour vous, Catherine Grenier, la trajectoire de Giacometti?
Sa force est d'incarner la sculpture du XXe siècle, alors que son auteur ne peut se voir associé à aucun mouvement, passées les quelques années surréalistes. Giacometti constitue une figure singulière. Il ouvre une voie. Il crée un style qui embrasse toute l'histoire de l'art, de la préhistoire à la création contemporaine, ce qui rend son oeuvre universelle. 

Que peut faire aujourd'hui la fondation?
D'abord, elle possède une magnifique collection, de plusieurs centaines d’oeuvres. De quoi organiser des expositions, faire circuler l’oeuvre, notamment dans les pays qui la connaissent encore mal. Il serait bon que ces présentations correspondent à de nouvelles lectures, ce qui implique un travail de recherches. La fondation doit encourager la recherche universitaire. Il faut aussi faire aboutir au plus vite les catalogues raisonnés des sculptures et des peintures. Celui des estampes est presque achevé. Il y a là beaucoup de travail. 

La Fondation a beaucoup fait parler d'elle pour de mauvaises raisons.
J'ai la chance d'arriver au moment ou les conflits sont apaisés. Les rapports avec le Kunsthaus de Zurich et la Stiftung Giacometti ont retrouvé un cours normal. La collection de la Stiftung, complémentaire de la nôtre, est merveilleuse. J'hérite de ce fait seulement du positif, un réel travail mené durant dix ans, c’est une situation vraiment idéale. 

On reprochait surtout à la fondation parisienne d'effectuer des retirages semant la confusion.
C'est une rumeur, très amplifiée. La fondation n'a pratiquement pas fait couler de nouveaux bronzes, seulement six numéros en dix ans, et pour des raisons très particulières. Annette Giacometti, la veuve de l'artiste, en revanche avait voulu assurer la pérennité de l’oeuvre en réalisant des fontes posthumes, notamment de plâtres trop fragiles pour circuler, en conformité avec les usages agréés par Alberto. L’important, pour calmer l'inquiétude du marché, me semble d'assurer la bonne connaissance publique de notre philosophie et de nos projets. Pour tous les sculpteurs de l’époque modernes qui sont concernés par ces questions, il faut savoir pourquoi et comment on produit un bronze supplémentaire. Ce que je peux dire, c'est qu'aucune opération de ce type ne figure à l'ordre du jour. Par contre la fondation a effectivement vendu des œuvres. En marge de la collection inaliénable, elle possède un fonds aliénable, qui n’est dispersé qu’au compte-goutte et ne concerne jamais des oeuvres uniques. 

On parle d'un lieu d'exposition permanent pour la fondation.
Nous y pensons, en effet. Je crois que les activités de la fondation doivent avoir plus de visibilité. Pour le moment, nous sommes invisibles. Mais il faudra concevoir un projet original, autrement, cela ne marchera pas. Photo (DR): Pour Catherine Grenier, "l'histoire de l'art, à reconstruire chaque jour, doit toujours rester liée à la recherche."

Prochaine chronique le mardi 11 mars. La Bibliothèque de Genève est partie pour une année autour du dépôt légal, qui existe ici depuis le XVIe siècle. Premier volet, les femmes.

 

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