Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Velázquez joue les blockbusters au Grand Palais

«And the winner is....» Point n'est ici besoin d'ouvrir une enveloppe, comme à la distribution des Oscars à Hollywood. La réponse va de soi. Le Velázquez du Grand Palais a d'ores et déjà écrasé les deux autres blockbusters du printemps parisien. Peu de gens parlent du beau «Bonnard, Peindre l'Arcadie» du Musée d'Orsay. La carrière de «Poussin et Dieu», qui commencera le 2 avril au Louvre, s'annonce difficile. Et ce n'est pas son annexe qui fera vendre des billets. «La fabrique des saintes images» constitue un titre pour le moins rébarbatif... 

Or donc, il faut jusqu'à trois heures, voire trois heures et demie, pour franchir la porte de l'exposition consacrée à Velázquez (1599-1660). Tout a été fait pour ça. Le matraquage dure depuis des mois, comme pour un concert des Stones. Tous les panneaux d'affichage disponibles en mars ont été réservés. On ne compte plus les livres et les suppléments de revue consacrés à ce qui doit devenir «l'événement». Commissaire de l'exposition, et en tant que tel coauteur de son catalogue, Guillaume Kientz a même trouvé le temps de pondre une énorme monographie. Elle vient se joindre au cortège des publications vouées au grand Sévillan. «Too much is not enough.»

Presque rien en France 

Il faut dire qu'il fallait du courage pour s'attaquer en France à une telle entreprise. Le pays ne possède que deux œuvres sûres, l'une à Rouen, l'autre à Orléans. Le Louvre en avait bien deux au moment de leur acquisition en 1941. Il s'agissait d'un échange léonin avec le Prado. Le jeune gouvernement franquiste voulait récupérer la «Dame d'Elche», icône archéologique de l'art celte-ibère. Il a donc offert deux portraits contre la statue, dont celui de Marie-Thérèse, la future épouse de son cousin Louis XIV. Las! Un brin ternes, les deux toiles se sont révélées depuis des travaux d'atelier. Il existe ainsi, et j'y reviendrai, une nébuleuse autour de Velázquez. 

La chose ne pouvait donc se monter qu'en coproduction. Nouveau «wunderkind» de la peinture ancienne à 35 ans, le conservateur des peintures espagnoles du Louvre Guillaume Kientz (1) n'avait que trois possibilités. La première, la plus simple, était de s'associer au Prado, qui possède l'essentiel des tableaux du maître. Le musée madrilène avait cependant déjà monté une merveilleuse rétrospective en 1990 (pour laquelle il fallait du reste déjà attendre trois heures, je m'en souviens). Il n'accepte en outre pas de prêter plus de sept pièces, dont «Les Ménimes» se voient bien sûr exclues, tout comme certaines effigies royales.

Accord avec Vienne 

Il eut été possible de s'entendre avec Londres. Seulement voilà! La Wallace ne prête pas. Aspley House non plus. Comble de malheur, la National Gallery a déjà organisé son Velazquez en 2006. Restait Vienne. Le Kunsthistorisches Museum a hérité des Habsbourg une série de portraits envoyés par la Cour d'Espagne dans les années 1650. Il s'agissait de présents diplomatiques. Les deux branches de la famille s'envoyaient des images, comme on aurait échangé plus tard des photos. Vienne, que dirige Sabine Haag, a dit oui. La ville a ainsi présenté du 28 octobre 2014 au 15 février, une version réduite de l'actuelle exposition du Grand Palais. 

Tout a suivi. Il a été difficile de convaincre le prince Doria-Pamphilj d'envoyer le célébrissime «Pape Innocent X», qui a inspiré tant de variations au Francis Bacon des années 1960. Arguant qu'il s'agissait d'un trésor jamais sorti de son palais, Jonathan Doria a fait monter les enchères. La presse italienne s'en est fait l'écho. J'ignore comment les tractations ont fini. Toujours est-il que ce chef-d’œuvre a accompli le voyage. Il se retrouve près de son esquisse présumée et d'un tableau romain contemporain. Un anonyme le reprend sans modification aucune dans un grand portait collectif.

Attributions nouvelles 

Il faut donc s'en montrer conscient. Guillaume Kientz n'a pas voulu qu'une belle galerie de peintures célèbres. Depuis 2006, et a fortiori 1990, la recherche a évolué. Les conclusions se révèlent du coup différentes. Autour d'un noyau indiscutable (dont fait évidemment partie l'«Innocent X»), composé d'une quarantaine de pièces, les attributions ont changé. Certaine se sont faites à la baisse. On en arrive à des travaux de collaboration, d'atelier, parfois même de copistes. D'autres toiles sortent des limbes ou émergent du purgatoire. Personne ne connaissait ainsi «L'éducation de la Vierge», parfois contestée, retrouvée dans une réserve du musée de New Heaven. Il y avait bien longtemps que l'admirable autoportrait du Capitole de Rome n'était plus considéré comme un original. 

Le Velázquez ainsi révélé est donc en partie différent. Son œuvre de jeunesse andalouse, avant qu'il ne rejoigne la Cour pour devenir le seul ami sans doute que le roi Philippe IV ait jamais eu, a pris du volume. L'artiste disposait alors de temps. Il deviendra ensuite le chef d'orchestre des festivités madrilènes. Une tâche écrasante. Au départ, le débutant se situe encore dans une mouvance naturaliste. Guillaume Kientz peut montrer trois «Saint Pierre pénitents» analogues, dont le meilleur reste bien sûr celui du futur maître. A la fin, Velazquez innove. Il se voit imité et repris. Les deux dernière salles se voient d'ailleurs vouées à son gendre Juan Bautista Martinez del Mazo, qui a diffusé sa manière. Un bon épigone auquel aucune exposition n'a semble-t-il jamais été consacrée.

Vilain décor, affreux éclairage

Intellectuellement, esthétiquement, l'exposition apparaît remarquable. Est-elle parfaite pour autant? Non. Franchement moche, le décor aux larges allées (deux éléphants pourraient se croiser sans peine) aurait au moins pu rester discret. Il fait hélas alterner fonds blancs, fonds noirs et fonds de couleurs d'une égale agressivité. L'éclairage se révèle encore pire. Le néon mange littéralement les couleurs. Quand on pense que Velázquez constitue un coloriste de génie... Mais que voulez-vous? Il faut faire avec. On aurait préféré faire sans. 

(1) On lui doit déjà une belle exposition Ribera, présentée à Rennes, puis à Strasbourg, où elle reste au Musée des beaux-arts jusqu'au 31 mai.

Pratique 

«Velázquez», Grand Palais, square Jean-Perrin, Paris, jusqu'au 13 juillet. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h, du mercredi au samedi jusqu'à 22h. Le livre de Guillaune Kientz, «Velázquez, L'affrontement de la peinture», a paru chez Cohen & Cohen. Photo (National Gallery): Londres n'a envoyé qu'une grande pièce. Il s'agit de la célébrissime "Vénus au miroir".

Prochaine chronique le mercredi 1er avril. Peut-on encore dire en face aux artistes contemporains ce que l'on pense de leur travail?

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