Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Un Giambologna sort du néant. Pourquoi si peu d'écho médiatique?

Crédits: Georg Steinmezer/La Tribune de l'art

C'est toujours curieux, la médiatisation... La presse française s'est récemment enflammée après la découverte d'un dessin inédit de Léonard de Vinci, au point que le Ministère de la culture (ou du moins ce qui en reste) en a fait un «trésor national». Les mêmes journalistes ont en revanche boudé l'apparition d'une «Vénus» de Giambologna (1529-1608), le plus grand sculpteur de la fin du XVIe siècle. Il existe pourtant près de 1000 dessins de Vinci, plus ses «codex», alors que les statues de Giambologna demeurent d'une rareté insigne. Et, à ma connaissance, Audrey Azoulay, dont la carrière devrait prendre fin après les élections françaises, ne s'est pas manifestée. 

Ce sont deux historiens, Blanca Truyols et Alexander Rudigier, qui ont identifié l’œuvre dans une collection privée française, dont on ne sait rien. Les propriétaires ne sont apparemment pas vendeurs (1). La première a étudié les archives florentines. Elle en a sorti 54 pièces prouvant qu'Henri IV avait reçu du grand-duc de Toscane, par deux fois, trois statues de Giambologna pour son jardin de Saint-Germain-en-Laye (dont le vieux château existe toujours). Il faut dire que le nouveau roi de France allait épouser sa nièce Marie de Médicis. Celle-ci devait apporter à la rustique cour du premier Bourbon un peu de raffinement italien.

Une au Louvre et une au "Met" 

De ces six sculptures, évaporées dès les années 1630, le Louvre conserve un «Mercure» aérien (le bronze repose sur les seuls doigts de pied du dieu). Une réduction d'atelier de la statue célèbre de Giambologna, conservée au Bargello florentin. Le «Met» de New York a le «Triton». Après avoir été disposé dans un jardin, le reste court dans la nature. Une nature dont sort aujourd'hui la «Vénus», réapparue de fait dès les années 80. Datée 1597, elle est signée par Gerhardt Meyer, ce qui avait égaré jusqu'ici les chercheurs. Ce Suédois est en fait le fondeur du bronze, coulé en un seul morceau. Comme il s'agissait à l'époque d'un exploit technique, c'est l'artisan qui a mis son nom. Une pratique courante. Sous Louis XIV encore, les frères Keller, des Zurichois, signaient ainsi les bronzes du parc de Versailles, qu'ils réalisaient entre deux canons. 

La «Vénus» accroupie, haute de 112 centimètres, vient d'être montrée trois jours à l'Institut culturel de Paris, 50, rue de Varenne. Présentation peu heureuse. Trop de projecteurs. Un salon néo-classique aux murs couverts de miroirs. L’œuvre n'en est pas moins apparue merveilleuse. On y retrouve l'art de l'anatomie, la grâce un peu maniérée, le sens des attitudes, la beauté des lumières et des ombres d'un sculpteur qui, comme Le Bernin plus tard, concevait des statues pouvant se voir sous tous les angles (ce qui n'est pas le cas de Michel-Ange).

Un Français ignoré 

On reste surpris d'un tel raffinement chez un homme resté illettré, ou presque. Giambologna n'avait en plus jamais su parler italien. Il vivait hors de la ville avec des collaborateurs flamands, ou pouvant communiquer avec lui comme son principal disciple Pietro Tacca. Les Médicis accordaient un tel prix au «nouveau Michel-Ange» que l'artiste n'avait pas la permission de sortir de leur duché. Ils avaient bien trop peur de le voir passer au service de l'Empereur (qui disposait portant d'Adrian de Vries, un autre génie), du roi d'Espagne ou de celui de France (qui finira par obtenir le trop méconnu Pietro Francavilla). 

Le plus absurde, dans le dédain apporté aujourd'hui par les autorités françaises à la statue, c'est que Giambologna était Français. Du moins si l'on regarde la carte actuelle. L'homme, qui s'appelait au départ Jean de Boulogne, est né à Douai. Dans le Nord. Il en est parti jeune pour Rome, alors jugée la seule ville formatrice du monde, et n'est jamais revenu d'Italie. Les Français ne l'ont pas revendiqué depuis comme l'un des leurs. Il faut dire que sa réalisation la plus spectaculaire pour Paris (exécutée par Pietro Tacca) était la statue équestre d'Henri IV sur le Pont-Neuf, détruite à la Révolution. Un (ou une) ministre devrait normalement savoir ces choses. Ou consulter pour le moins Wikipédia. Vous avez dit culture? 

(1) Impossible de donner la valeur d'un Giambologna de cette importance. Un "Atlas" d'Adrian de Vries s'est vendu en 2014 pour 28 millions de dollars, ce qui donne une idée, de Vries étant moins célèbre.

Photo (Georg Steinmezer/La Tribune de l'art): La Vénus, fragment. Il s'agit en effet d'un bronze tout en hauteur.

Texte intercalaire.

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