Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Ugo Rondinone aime John Giorno au Palais de Tokyo

Autant vous l'avouer tout de suite. Je ne savais pas qui était John Giorno en entrant au Palais de Tokyo, à Paris. Je me sens impardonnable. Si si! Le poète américain a présidé un mois d'exposition, avec performance, à Flux Laboratory. Ce n'est en plus pas vieux. La chose a eu lieu entre le 1er et le 29 mai 2015. Seulement voilà! Je peine à suivre les activités de ce centre assez élitaire de Carouge, dû à l'inlassable mécénat de Cynthia Odier depuis 2003. On ne peut pas aller partout. Ou alors, on ne fait plus que se promener. 

John Giorno est devenu une vedette parisienne depuis l'ouverture, le 21 octobre, de la manifestation que lui dédie Ugo Rondinone. Ce dernier, on le connaît. Le Suisse n'arrête pas d'exposer depuis 1985 dans tous les pays possibles et imaginables, y compris le sien. Il faut dire que la manifestation tient de la déclaration. Elle s'intitule «I Love John Giorno», le mot «love» étant remplacé, comme sur un t-shirt, par un coeur. Notez qu'il ne s'agit pas là d'une image. Rondinone, 51 ans, vit depuis 1998 avec Giorno, de vingt-huit ans son aîné. Il s'agit donc d'une passion durable.

Un survivant des années 1960 

Si Giorno n'est pas devenu un nom flamboyant, c'est qu'il s'agit surtout d'un survivant. Le dernier d'une bande comprenant aussi bien Warhol (dont il partagea la vie de 1962 à 1965) que Patti Smith, William Burroughs, John Cage ou Philip Glass. Pour tout dire, le 222 Bowery, où il habite depuis presque toujours à New York, a aussi vu passer des peintres célèbres, de Robert Rauschenberg à Jasper Johns. C'est là que Mark Rothko, qui avait besoin d'espace, a réalisé ses «Seagram Murals», jamais livrés à un commanditaire jugé finalement trop commercial. 

Difficile de régater avec ce monde, alors que la poésie reste un art confidentiel, même si l'Amérique lui demeure plus favorable que l'Europe. Giorno a pourtant proposé quarante albums avec son «Poetry System», imaginé en 1965. Il y a eu des millions d'appels téléphoniques après le lancement, en 1968, du service «Dial a poem». L'homme a en plus réalisé, dès son plus jeune âge (la première à 15 ans) des performances vocales. Ses textes, très brefs, ne sont pas voués à la seule lecture. Il s'agit d'une nouvelle expérience de poésie sonore. Le visiteur du Palais de Tokyo l'entendra ainsi déclamer dans des vidéos de toutes époques. Des vidéos plus bruyantes que le célèbre «Sleep» de Warhol, tourné en 1963, dont il était la vedette. On l'y voyait dormir pendant des heures, même s'il semble bien qu'il s'agisse là de séquences montées en boucles.

Une exposition très graphique

Je vous raconte un homme et une vie, marquée en plus par le bouddhisme et l'action politique (de gauche, of course). Il s'agit pourtant bel et bien d'une exposition. Elle occupe presque tout le rez-de-chaussée du bâtiment. Rondinone l'a voulue très graphique. Des déclarations sur panneaux font penser à toute la peinture lettriste qu'on a vue chez d'autres Suisses, de Rémy Zaugg à Christian Robert-Tissot. Elles reviennent parfois à plusieurs reprises, créant un effet sériel. Des moniteurs proposent des bouts de films. Une immense salle, aux murs tapissés de pochettes multicolores, contient une partie des archives de John Giorno. L'homme non seulement garde tout, mais il classe. 

La chose se voit livrée sans explications. Le public est supposé tout savoir, alors que l'ignorance reste un droit. Le principe adopté est en fait celui de l'immersion. Nous sommes en plus dans un temple parisien de l'art contemporain. Et cela même si, pour pallier les manques assez affolants de Beaubourg, le Palais de Tokyo, que dirige depuis 2011 Jean de Loisy, donne aussi dans le rétrospectif. Je me souviens ainsi de la superbe exposition dédiée ce printemps au sculpteur cinétique grec Takis pour ses 90 ans. Takis incarne les années 1960 et 1970. Giorno a donc bien sa place ici, même s'il arrive paradoxalement sous l'aile de son cadet Rondinone, qui constitue lui une star (mais une star peu mercantile) de l'art actuel.

Un "must" intellectuel 

Très esthétique, très maîtrisé, l'écrin destiné à Giorno a produit un grand effet sur une certain public et une certaine presse. «Libération» a ainsi pu écrire de Giorno qu'il était «la plus ggrande muse de ses soixante dernières années». Evidemment, ce n'est pas la ruée! Rien de comparable à la très répétitive rétrospective Warhol remplissant, juste en face, le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris. Un face à face symbolique entre les ex-amants. Giorno a toujours brillé pour une élite intellectuelle. Il n'est pas devenu une marque fabrique, ce dernier mot ayant du reste été revendiqué par Andy. Aller voir «I Love John Giorno», qui dure encore quelqeus jours, est donc devenu un «must». Le déplacement constitue un brevet d'itelligence et de bon goût. 

Notons que Rondinone ne s'arrêtera pas là. Après avoir proposé une sculpture géante et lumineuse pour Las Vegas, une ville qui inspire aujourd'hui davantage que New York, il investira au printemps le Carré d'Art de Nîmes, un des meilleurs bâtiments de Norman Foster. «Ugo Rondinone, Becoming Soil» devrait consister en un immense tableau onirique planté de grandes peintures étoilées et constellé d'animaux de bronze. Un paradis en noir et blanc.

Pratique

«I Love John Giorno», Palais de Tokyo, 13, avenue du Président-Wilson, Paris, jusqu'au 10 janvier. Tél. 00331 81 97 35 88, site www.palaisdetokyo.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de midi à minuit. Photo (DR): Le sigle de l'exposition conçue par Ugo Rondinone.

Ce texte remplace celui sur le Musée des Tissus de Lyon, repoussé au 28 décembre.

Prochaine chronique le lundi 28 décembre. Le Musée des Tissus de Lyon risque de fermer faute d'argent. Comment est-ce possible?

 

 

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