Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Tout va très bien mesdames les Marquises au Quai Branly

Crédits: DR/Musée du Quai Branly

Iles Marquises. Le nom a un petit côté Pompadour. La maîtresse de Louis XV n'est pourtant pour rien dans cette affaire, même si ces atolls ont fini dans le giron de la France. C'est à un vice-roi espagnol installé au Pérou que l'archipel doit sa dénomination. L'explorateur Alvaro de Mendaña, qui avait découvert ces terres aussi perdues dans le Pacifique que l'Ile de Pâques, les a en effet dédié au marquis de Cañete, à qui il devait sans nul doute des protections. 

Les Marquises font aujourd'hui l'objet d'une vaste exposition au Quai Branly, sans que celle-ci possède le côté politique celle dédiée naguère aux Kanak. Les Marquisiens restent trop peu nombreux pour réclamer une indépendance, même si la population est à la hausse. Il faut dire que les malheureux ont failli disparaître, victimes tant de leurs propre guerres fratricides (accentuées par l'arrivée des armes à feu) que de la colonisation ou de maladies importées par les Français. On estime que les douze îles abritaient au XVIIIe siècle 100 000 habitants. Une population extrêmement dense. Au pire, vers 1900, les indigènes n'étaient plus que 2000. Acculturés. Ils tournent aujourd'hui autour des 9000, mais six îles demeurent désormais inhabitées.

Un certain remplissage

Dès l'entrée, le visiteur se retrouve plongé dans la pénombre. Ce n'est pas dû à la nuit des temps, mais à l'éclairage. Le Quai Branly (qui fête en 2016 les dix ans de son ouverture) a tamisé les lumières. D'immenses abat-jour, décorés de reproductions d'anciennes gravures, tentent de créer l'intimité. La première salle fait les présentations. Complétée par une projection, elle montre des objets typiques, que le visiteur retrouvera déclinés par la suite. L'art marquisien n'est pas très varié. Parmi ceux-ci, les inévitables casse-tête sculptés de grands yeux, aujourd'hui bien connus, deux sculptures en ronde bosse et différents ustensiles. Notons au passage que le plus ancien (et l'un des plus beaux) de ceux-ci provient du MEG genevois. C'est un ornement de pirogue arrivé avec la collection d'un de ses directeurs, Eugène Pittard.

Mi cheminement artistique, mi leçon de chose anthropologique, la suite tente de boucher l'énorme espace disponible. Le problème, avec le rez-de-chaussée du Quai Branly, c'est que toutes les expositions temporaires doivent occuper le même nombre de mètres carrés, même si certains recoins se voient parfois condamnés. D'où une fâcheuse tentation à la répétition. Le pire avait été atteint par les Philippines animistes. Impossible de distinguer à cette occasion une statue de l'autre au milieu d'une forêt de figures admirables, certes, mais toutes également noirâtres. Les Marquises auraient ainsi pu se voir célébrées avec moins d'ampleur.

Avant et après la colonisation 

Le public (peu nombreux) se voit invité à regarder, mais aussi à comprendre. De courts films donnent la parole à des ethnologues. Des textes au mur (qu'ils faut donc déchiffrer à tâtons oculaires) font le joint. Il s'agit d'évoquer un paradis perdu, même si ce paradis semble avoir tenu de la jungle. D'où des euphémismes. Oui, les Marquisiens étaient bien anthropophages, mais juste un peu. Une sorte de coutume locale. Certes, ils pratiquaient des sacrifices humains. Ils le faisaient comme en passant. Une vieille habitude. Ces derniers semblent avoir été particulièrement atroces (on pêchait les victimes en les prenant à des hameçons), mais n'insistons pas, à l'instar des commissaires. Le mal absolu, chacun sait ça, c'est la colonisation, entreprise ici sous Louis-Philippe (1830-1848). 

Celle-ci se voit illustrée par la suite, avec des dessins et des récits. La plupart des œuvres conservées datent pourtant d'après 1840. Il y à là des objets en bois, des plumes, des colliers en dents de cachalot, des tissus faits d'écorce d'arbre ou des parures en cheveux humains. Plus bien sûr les images de tatouages, vite interdits à l'instigation des missionnaires. Tout se termine par la «renaissance», notamment linguistique, des Marquises à partir des années 1980. Elle s'est poérée sous l'égide tant d'intellectuels locaux que d'un évêque breton qui avait fini là, Hervé le Cleac'h. La fin du parcours montre, grâce à des extraits de films, des Marquisiens dansant lors de festivals régulièrement organisés depuis.

Nombreux emprunts 

Il a fallu beaucoup emprunter pour «Matahoata, Arts et société aux Iles Marquises». Le Quai Branly reste assez pauvre en la matière (il donne en tout cas l'impression de l'être). Le British Museum a beaucoup prêté, comme Munich ou des villes de province, dont Rochefort ou Colmar. De Suisse, outre de celui de Genève, il y a des envois de Neuchâtel et de Zurich. Il est Dieu merci resté quelques pièces sur place. Elles se trouvent aujourd'hui au Musée de Tahiti. Pour une fois, Branly a dû collaborer avec un collectionneur et un marchand. J'ai nommé Daniel Blau, le fils du peintre Georg Baselitz, qui est galeriste d'art moderne à Munich, et Anthony Meyer, qui vend (très cher) des objets océaniens à Paris. 

L'ensemble se tient. Carol Ivory, professeur émérite à la Washington State Univerity, a fait du bon travail, épaulée par Véronique Mu-Liepmann, ex-conservatrice du Musée de Tahiti. Les temps actuels sont bien intégrés. Il y a eu une pensée, au passage, pour Paul Gauguin et Jacques Brel, tous deux enterrés là. Parmi les nombreuses «grandes» expositions de l'institution, il s'agit d'une des plus réussies. Heureusement, tout de même! Il eut été ennuyé de célébrer les dix ans de l'ouverture avec un demi ratage supplémentaire.

Pratique

«Matahoata, Arts et société aux Iles Marquises», Musée du Quai Branly, 37, quai Branly, jusqu'au 24 juillet. Tél. 00331 55 61 70 00, site www.quaibranly.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 11h à 19h, les jeudis, vendredis et samedis jusqu'à 21h.

Photo (DR): Fragment de gravure du XVIIIe siècle montrant un tatouage marquisien.

Prochaine chronique le mardi 7 juin. Tout sur le Kunstmuseum de Bâle (avec six semaines de retard, je le confesse).

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