Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Thé, café ou chocolat?" au Musée Cognacq-Jay

Le Musée Cognacq-Jay a remballé les robes de Christian Lacroix, qui s'était installé pour quelques mois à demeure. L'heure n'est plus à la toilette, mais à la boisson. La nouvelle exposition de cette institution de la Ville de Paris s'intitule en effet «Thé, café ou chocolat?». L'ambiance redevient du coup celle du XVIIIe siècle, âge béni selon les fondateurs de La Samaritaine. Rappelons qu'Ernest Cognacq et Marie-Louise Jaÿ furent les créateurs de cette collection, initialement située sur les grands boulevards et conçue comme une annexe culturelle à leur Samaritaine de luxe. 

Voulue par Rose-Marie Herta-Mousseaux, directrice de Cognacq-Jay, qui se passionne pour la vie quotidienne sous Louis XV et sous Louis XVI, la petite manifestation actuelle (quatre salles) fait l'historique de nouvelles sociabilités. Il faut imaginer qu'avant cette période, l'heure n'était pas aux boissons exotiques, ni à ces repas aujourd'hui quotidiens que forment le petit déjeuner et (mais de nos jours pour les seuls enfants) le goûter. La population restait vin et bière et lait, l'eau ne se révélant pas toujours potable dans les villes.

Une lente apparition

Comme toujours, le changement a pris du temps. C'est au XVIe siècle que le cacao arrive d'Amérique en Espagne. Anne d'Autriche puis Marie-Thérèse, destinées à devenir reines de France, l'amèneront dans leurs bagages quelques décennies plus tard. Le thé, aujourd'hui en perte de vitesse même en Angleterre, vient lui de Chine, en passant par l'Empire ottoman, au XVIIe. Quant au café, originaire d'Afrique, il pénètre en Europe via l'envahisseur turc. Ceux-ci en auraient laissé des sacs entiers de grains sur place après l'échec de leur siège de Vienne en 1683. 

Restait à apprivoiser ces breuvages. Torréfié, le café subira peu de modifications. Il pourra très vite donner lieu à une nouvelle sociabilité. Le café entre dès la fin du XVIIe siècle dans les mœurs sous forme d'établissement concurrençant l'auberge (1). Le thé va s'adapter au goût d'alors, qui tend vers le sucré. Le fameux «nuage de lait» n'a pas non plus grand chose à voir avec la consommation des Chinois ou des Japonais (2). C'est cependant le chocolat qui évoluera le plus avec le temps, pour finir sous forme de tablette à croquer vers 1820. La préparation à l'espagnole (une sorte de pâte) comprenait force épices. Qui aurait encore l'idée d'inclure un clou de girofle dans sa mixture?

Café populaire, chocolat luxueux 

L'affiche de l'exposition du musée montre trois dames de profil (l'aquarelle est de Carmontelle) consommant avec mille précautions leur thé. Il faut dire que ces personnes sont surmontées d'une coiffure tenant de la cathédrale capillaire et que que celle-ci se voir encore prolongée par un bonnet à plumes. Le thé reste alors un luxe en France, qui ne possède guère de comptoir coloniaux dans les pays le cultivant. Le café se popularise, lui, assez vite. A Genève, il apparaît d'usage courant vers 1780, même chez les ouvriers de la Fabrique, qui produit les montres et les bijoux. La principale industrie locale. Chaque a sa petite râpe à grains dans sa poche. 

Le destin du chocolat se révèle différent. Il reste aristocratique, ne serait-ce qu'en raison de sa confection longue et compliquée, sans parler des instruments qu'elle requiert. Dans la zone protestante, il demeure en plus perçu comme catholique. Luxueux et futile. La balance se renversera en Suisse au XIXe siècle, quand le nom du pays rimera avec ce produit devenu produit usiné. N'empêche que Genève possède déjà ses chocolatiers, installés sur le Rhône, sous l'Ancien Régime. La France est toute proche et la grande bourgeoisie se prend volontiers pour une noblesse...

De l'importance de la soucoupe

Même si l'exposition comprend des colonnes olfactives, elle se concentre sur les tableaux et les objets. Parfois signés Chardin (un prêt du Louvre) ou Boucher, les premiers consistent aussi en gravures illustrant la manière dont les boissons se voient consommées. Le visiteur constate que la soucoupe joue alors un grand rôle, ce qui qui semblerait de nos jours inconcevable. Seul le chat lape encore. Les objets montrent, eux, les débordements d'imagination des porcelainiers et orfèvres. Rien ne semble trop fastueux pour des moments pourtant vécus comme intimes. Il y a le cabaret pour deux et même le solitaire. Sèvres a ainsi beaucoup fourni. Tasses litrons, trembleuses... 

Proposée sous trois rubriques («vertus et dangers des boissons exotiques», «cercles de consommation» et «nouveaux services»), la manifestation possède le charme des accrochages de petite taille. Il eut été inutile, voire répétitif, de poursuivre le parcours plus avant. Il faut dire que les objets restent généralement menus. On reste étonné de la petite taille de certains théières et cafetières. La boisson se voyait rallongée alors avec beaucoup d'eau bouillie. Il ne faut d'ailleurs pas s'en cacher. Consommés aujourd'hui, ces thé, ces cafés et surtout ces chocolat à l'ancienne nous sembleraient souvent posséder un drôle de goût! 

(1) Le Procope, qui existe toujours près de l'Odéon parisien, date ainsi de 1686.

(2) Le thé est anglo-saxon, mais populaire. N'oublions pas que la révolution américaine qui aboutira à la création des Etats-Unis a commencé (en partie) à cause d'un impôt sur le thé en 1773!

Pratique 

«Thé, café ou chocolat?», Musée Cognacq-Jay, 8, rue Elzévir, Paris, jusqu'au 27 septembre. Tél. 00331 48 27 07 21, site www.museecognacqjay.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Musée Cognacq-Jay): L'aquarelle de Carmontelle faisant l'affiche. Ces trois dames boivent du thé.

Prochaine chronique le lundi 3 août. Nouveau Musée d'art et d'histoire à Genève. Charlotte de Senarclens défend le oui. Rencontre.

 

 

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