Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Tenue correcte exigée" raconte les petits scandales de la mode

Crédits: Affiche du Musée des arts décoratifs

«T'es sapé comme un pingouin.» «Cela te boudine.» «C'est pas une robe de mariée, c'est une meringue.» Les compliments pleuvent à l'entrée de «Tenue correcte exigée» au Musée des arts décoratifs de Paris. Il faut dire que, tourné vers le public, le vêtement fait vite scandale. D'où le conformisme de la plupart des gens. Dans le catalogue, Michel Pastoureau finit du coup par affirmer qu'en cette matière. «la liberté n'existe tout simplement pas.»

Le parcours de cette remarquable présentation, conçue par Denis Bruna et scénographiée par Constance Guisset, commence par un grand tableau de l'école de Lucas Cranach appartenant au musée. Adam et Eve y sont nus. Il n'y a pas encore de problème. Nous sommes encore au Paradis. Les choses ne vont par durer. La première partie s'intitule ainsi «Le vêtement et la règle». L'individu doit se plier aux édits ou aux conventions, qui se sont il est vrai assouplies. Nous n'en sommes plus à la fin du XIXe siècle, où une femme du monde se changeait jusqu'à huit fois par jour (avec l'aide de sa femme de chambre, il est vrai). Une grande vitrine la voit ainsi passer de sa robe de chambre à une tenue de bal fabuleuse, signée Worth. L'une des icônes du musée, qui l'avait fait photographier dans les années 1990 par David Seidner pour une image célèbre, vendue en carte postale.

La mariée et la veuve 

De ces moules vestimentaires, ne subsiste de nos jours que la robe de mariée, presque obligatoirement blanche. Le deuil a disparu. Il durait plus d'un an pour les veuves, avec des apparitions codifiées d'un peu de mauve en fin de parcours. Il doit bien y avoir encore des communiantes, en nos temps de renouveau catholique en France. Mais à part ça, tout sent, au propre comme un figuré, le musée. 

«Est-ce une fille ou un garçon?» Là aussi, les polémiques semblent provisoirement apaisées. Elles ont pourtant marqué les années 1960, comme le rappellent ici des chansons de Sylvie Vartan ou de Stone, à entendre assis sur un banc musical. Toute ma jeunesse a ainsi été marquée par les récriminations contre les cheveux longs des disciples masculins des Stones et des Beatles. Elles auront au moins eu le mérite de meubler les conversations. Pourtant, jusque vers 1330, les hommes se distinguaient peu des femmes avec leurs boucles blondes et brunes et leurs robes longues. Et puis d'un coup, sans qu'on sache trop pourquoi à ce moment-là, les sexes se sont mis à se différencier. Non sans scandales d'ailleurs. Les jambes masculines semblaient trop moulées dans leurs chausses. Quelle indécence!

L'odyssée du pantalon féminin 

Le pantalon pour femme, aujourd'hui quasi universel, a en revanche très lentement fait son apparition. En 1800, alors que les hommes abandonnent le lourd maquillage de l'Ancien Régime, un édit se voit promulgué à Paris. Pour s'habiller en homme, les dames doivent demander une autorisation à la Préfecture. Il y aura George Sand. Il y aura le peintre Rosa Bonheur. Mais malheur aux contrevenantes! En 1933, Marlene Dietrich arrive d'Hollywood à la gare Saint-Lazare en costume trois pièces. Elle est arrêtée par la police. Excellente publicité. Et bien dans la ligne de celle qui avait fait son apparition sur les écrans américains en frac dans «Morocco», en 1930. Le plus étonnant est que les préfets successifs ont tous refusé d’abroger ce règlement. Il ne disparaîtra qu'en... 2013. 

Truffé d'extraits de films ou d'émissions de TV anciennes (j'allais dire archéologiques), l'itinéraire se poursuit à l'étage avec «La provocation des excès». Choque en effet tout ce qui est «trop». Trop court, avec la minijupe. Trop dénudé comme le bikini de 1946, et a fortiori le monokini (seins nus) des années 1960. Trop ample, à l'instar du «new look» en 1947 ou des costumes des «zazous» sous l'Occupation. On tolère d'une manière générale moins de fantaisie de la part des hommes, ces têtes pensantes, que de celle des femmes, ces écervelées. Là encore, il ne faut pas mélanger les torchons (ménagers) avec les serviettes (d’employés de bureau). Toute une section se voit ainsi réservée aux tempêtes dans un verre d'eau qu'ont constitué la robe pour hommes de Jacques Estérel dans les années 1970 et les jupes-kilts préconisées plus tard par Jean-Paul Gaultier.

La capuche mal-aimée

Aujourd'hui que la mode, la mode unique en tout cas, a disparu, il subsiste des points de friction. La haute couture ne doit pas s'inspirer des pauvres. La collection SDF de John Galliano pour Dior a scandalisé. Idem pour celle d'Alexander McQueen laissant entendre que ses mannequins venaient d’être victimes de viols. Il est permis de se demander si la tempête médiatique n'a ici pas été recherchée. Une publicité, même mauvaise, reste une publicité. Dans la rue, il n'y a plus que la sécurité pour vraiment intéresser les gens, le reste finissant par passer inaperçu. Une vitrine se voit ainsi dédiée à la capuche, symbole des banlieues inquiétantes. Eh bien là, je vous rassure! La vitrine en question contient l'original de l'interdiction de la capuche, coupable de trop masquer les visages, par le roi Charles V en 1399. Comme quoi, il existe des récurrences... 

Intelligente, drôle, interrogatrice, brassant large sans jamais s'égarer en route, l'exposition de Denis Bruna a le mérite de n'écarter aucun problème. C'est une nouvelle réussite en la matière des Arts décoratifs, qui avaient su gratter, il y a quelques mois, afin de voir ce qui se nichait sous le mythe Barbie. Ailleurs à Paris, mais dépendant de la Ville cette fois, le Palais Galliera fait des étincelles grâce à la direction d'Olivier Saillard. Sur le plan muséal tout au moins, la Ville Lumière reste bien une capitale de la mode.

Pratique

«Tenue correcte exigée», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 23 avril, Tél. 00331 44 55 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (Musée des arts décoratifs): Le fameux jean troué, qui se multiplie depuis deux ou trois ans. Un scandale récurrent, lui aussi. "Seul l'insensé déchire ses vêtements", écrivait Erasme en 1530, alors que sévissait la mode des crevés laissant apparaître une autre étoffe en dessous.

Prochaine chronique le mercredi 21 décembre. Les Cinémas du Grütli genevois rendent hommage à Dino Risi.

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