Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/ Tapis rouge pour les photos de Bettina Rheims

Crédits: Bettina Rheims/MEP

«Le succès de Bettina Rheims auprès des grandes institutions parisiennes n'en finit pas d'étonner.» Signée Luc Desbenoit dans «Télérama», cette phrase perfide constitue bien la seule note discordante, du moins à ma connaissance, face à l'avalanche de louanges saluant la prestation de la dame à la Maison européenne de la Photographie de Paris (MEP). Philippe Dagen s'aplatit dans «Le Monde». Un journaliste du "Point" évoque «le sacre de Rheims». Les happy few lisant encore «Libération» ont eu droit à une «féminité sur tous les tons». N'en jetez plus! 

Aucun doute. Bettina Rheims, 63 ans et toutes ses dents, constitue ce qu'on appelle une femme de réseau. Elle n'est pas intouchable, mais il devient de bon ton (pour ne pas dire prudent) d'en dire du bien. De la soutenir aussi, au besoin. Après la Bibliothèque Nationale, site Richelieu, qui lui avait offert l'emblématique Salle Labrouste pour son inepte roman-photo «Rose c'est Paris», la MEP lui déroule donc un tapis rouge, couleur il est vrai associée au sang et au sexe. L'artiste dispose de la totalité du bâtiment, à l'exception (culturelle?) du sous-sol. Trois étages se voient remplis par 200 photos, tirées très gros. Une sorte de rétrospective après quatre décennies de création. Mais un hommage dans le désordre, afin de rester plus «transgressif» je suppose.

Débuts avec des strip-teaseuses 

On sait que la fille de Maurice Rheims, qui fut commissaire priseur avant de devenir romancier, puis académicien français, a débuté tard dans le métier. Elle ne savait pas trop comment exprimer, ou mieux encore exploiter, sa créativité. Encore en noir et blanc, des photos de strip-teaseuses lui servirent de déclic en 1978. D'autres semi marginaux suivirent dans ce qui restait un studio improvisé. Il y eut ensuite la passage à la couleur avec une série «trash». L'idée était de montrer une créature glamour dans une chambre d'hôtel à moins de 100 francs français. Madonna eut vent de la chose. Avec son flair habituel, la chanteuse vit le parti qu'on pouvait tirer de ce genre de porno chic, façon Gucci revu par Tom Ford. 

Dès lors, la stratégie de Bettina devint claire. Alors que sa sœur Nathalie donnait de mauvais romans, supposés sulfureux, elle allait marcher sans trop le dire (mais comme l'en accuse aujourd'hui «Télérama») de marcher sur les brisées de Guy Bourdin et d'Helmut Newton. Il lui faudrait systématiquement choquer en mélangeant le sordide et le raffiné, le cher et le bon marché. Les poses seraient non moins inévitablement osées. Impossible de faire face à son objectif sans montrer un slip, écarter les cuisses ou lécher un de ses doigts aux ongles vernis de rouge ou de noir. Car Bettina ne montre que des femmes.

Un "Nouveau Testament" 

L'appétit vient en mangeant, dit-on. La Française a donc passé aux grandes séries. «Rose c'est Paris» a joué au roman en images (en noir et blanc, pour une fois). Avec son complice Serge Bramly, Bettina s'est même attaquée au «Nouveau Testament» avec son «I.N.R.I.», soutenu par le Ministère de la culture et présenté dans un lieu officiel. De quelle manière définir la chose? C'était du David LaChapelle en pire. Une femme comme crucifiée (1). Des mannequins très mode dans un studio pour jouer Marie et les saints. L'initiative a fait hurler les catholiques traditionalistes, qui ont perdu leur procès. «Ces images ont pourtant été montrées dans des églises en Allemagne ou en Italie», assure Serge Bramly à la MEP. 

Une partie de ces dernières se retrouve ici, avec la bénédiction de (presque) tout le monde. Elles sont prises entre celles de Charlotte Rampling se frottant un sein, de Monica Bellucci (en rouge of course!) se léchant la main devant des spaghettis à la sauce tomate ou de Milla Jovovich avachie sur une grosse pierre. «Mises à nu, vacillantes et triomphantes, elles bousculent et intimident le spectateur», selon le guide remis au visiteur par la MEP. Ce serait à la fois ancien et moderne, si j'ai bien su lire cette prose. «Bettina Rheims est avant tout une faiseuse d'images, qui défend dans sa pratique une tradition séculaire.» Ben voyons!

Insolites prisonnières

Une suite surprend tout de même dans tout ce bric-à-brac tape-à-l'oeil. C'est celle des prisonnières que la photographie présente, au dernier étage, face à tout ce glamour en pré-fabriqué. On ne sait rien d'elles, sauf leur prénom. Ces modèles ont choisi leur manière de se montrer face à l'objectif. Le spectateur a l'impression que quelque chose se passe. Enfin. Il y a même là de la bienveillance, après tant d'images un peu dégradantes de la femme. En montrant ce que les moralistes auraient jadis appelé «le vulgaire», Bettina quitte pour une fois la vulgarité. Ouf!

Pratique

«Bettina Rheims», Maison européenne de la Photographie, 5/7 rue de Fourcy, Paris, jusqu'au 27 mars. Tél. 00331 44 7875 00, site www.mep-fr.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 20h. L'exposition est comme il se doit accompagnée d'un livre paru chez Taschen. C'est tout à fait le genre de l'éditeur allemand.

Photo (Bettina Rheims): Monica Bellucci à la sauce tomate.

Prochaine chronique le jeudi 25 février. Galeries. Des arbres à Neuchâtel et Georg Baselitz à Genève.

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