Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Stéphane Thidet fait couler l'eau de la Seine dans la Conciergerie

Crédits: Benjamin Barda/Centre des monuments nationaux, 2018

La Seine a quitté son lit. Dire qu'elle a découché resterait néanmoins abusif. Un gros filet d'eau se voit pompé, puis rejeté dans le sous-sol de la Conciergerie toute proche. Il parcourt ainsi ce qu'il subsiste du palais de la Cité. Un bel espace tout de même! Si j'en crois mes lectures, il s'agirait là de la plus grande salle gothique survivante. Plus de soixante mètres sur près de trente. L'étonnant est en fait que cette cathédrale laïque se trouve à Paris. La capitale française a en effet perdu presque tout son patrimoine médiéval. D'incendies en urbanisations (1), il n'en subsiste plus, sur ce noyau central formé par l'île de la Cité, que la Conciergerie et la Sainte-Chapelle. 

Mais revenons au «Détournement» de la Seine. Le public et les nombreux curieux passant par là le doivent à Stéphane Thidet, 44 ans. Le Parisien n'en est pas à son coup d'essai. En 2009 déjà, il avait impressionné les Bretons en lâchant des loups dans les douves du château des ducs de Bretagne à Nantes. Un bâtiment plus ou moins de la même époque. Ici, l'homme a obtenu carte blanche. Le Centre des monuments nationaux lui a proposé d'intervenir sur un édifice classé. Thidet a choisi ce qui fut successivement un palais royal capétien, une prison (où fut notamment enfermée Marie-Antoinette sous la Révolution) et un palais de Justice. Il y fait passer un «méandre éphémère». Enfin, pas tant que ça! Mis en place pour le 30 mars, «Détournement» se maintiendra dans les lieux jusqu'au 31 août. Cela fait tout de même cinq mois. Une éternité à notre époque!

Deux cascades 

L'idée reste en fait simple. Devant la Tour de l'Horloge, elle aussi sortie du Moyen-Age mais bien des fois restaurée depuis, une pompe de bois puise à trois mètres de profondeur dans la Seine. Un discret rappel de la «machine» qui fonctionna durant des siècles à côté du Pont-Neuf. Arrivée à l'intérieur, via les cuisines dans la Conciergerie, l'eau tombe en cascade dans la Salle des Gens d'armes. De discrets projecteurs magnifient comme il se doit cette chute de quelques mètres. Le liquide, dont la couleur change selon les jours (la Seine n'a pas toujours la même teinte), s'écoule dès lors dans une canalisation de bois en très légère pente. En forme de Grand Huit, comme une attraction foraine, cette dernière slalome à travers les pilier sculptés. 

Un peu surpris, le public suit la progression du flot. La Conciergerie dégage une légère odeur de bois fraîchement coupé, tandis qu'un rien d'humidité remplit l'air. Au bout de la salle, c'est l'opération contraire. Un système fait remonter l'eau, qui se retrouve ramenée entre les deux autres tours donnant sur le quai. La cascade tombe cette fois à l'extérieur, comme si le liquide se trouvait à tel point compressé entre celles de César et celle d'Argent (2) qu'un jet devait sortir de la Conciergerie. Le spectacle est terminé.

L'inondation de 1910

Tout cela a-t-il un sens? Oui. Il suffit de suivre Stéphane Thidet, un artiste un brin conceptuel que représentent à Paris la galeriste Aline Vidal et à Genève sa consoeur Laurence Bernard. Son discours part de la crue centennale de la Seine, qui a envahi Paris en janvier 1910. Le 28 de ce mois, les flots sont montés jusqu'à 8 mètres au-dessus de leur niveau normal, emportant tout sur leur passage. Si la montée des eaux s'est révélée rapide, prenant tout le monde de cours, la décrue a mis près d'un mois. Comme pour nombre de catastrophes analogues, des marques ont été apposées par la suite sur la pierre. C'est l'une de ces entailles, longue de trente centimètres, qui a suscité l'idée chez Stéphane Thidet. «J'invite donc à nouveau l'eau du fleuve à venir séjourner, traverser, cheminer entre les colonnes de cette immense salle, cette fois-ci avec un parcours proposé et dessiné.» Autrement dit canalisé. Tamisé. Filtré. Je signale à ce propos qu'il est ici formellement interdit de mettre un petit bateau en papier sur l'eau. Un écriteau menace les contrevenants. 

Cela dit, il y a quelques années, la capitale tremblait de nouveau à la perspective d'une inondation. Les cent ans s'étaient écoulés. La Mairie avait prévu de plans d'évacuation. Les musées longeant la Seine s'étaient vus priés de vider aussi vite que possible leurs réserves en sous-sol. Je sais pas si on avait pensé aux RER, la ligne C du métro étant déjà régulièrement inondée quand tout va bien. Et puis il ne s'est rien passé. Il y a juste eu une alerte il y a quelques semaines. Un discret rappel, comme pour les volcans. Mais comme toujours, le pire reste sans doute à venir.

(1) Le haut du Palais de la Cité a brûlé en 1618.
(2) Ce sont là les noms des deux tours.

Pratique

«Détournement», Conciergerie, 2, boulevard du Palais, Paris, jusqu'au 31 août. Tél. 00331 53 40 60 80, site www.paris-conciergerie.fr Ouvert tous les jours de 9h30 à 18h. L'exposition est comprise dans le billet pour le musée.

Photo (Benjamin Barda/Centre des monuments historiques): L'installation dans la Salle des gens d'armes.

Prochaine chronique le samedi 23 juin. Le Kunstmuseum de Bâle révèle l'Américain Sam Gilliam, 85 ans.

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