Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/ "Splendeurs et misères".Le Musée d'Orsay fait le trottoir

Après «Masculin, masculin» et «Sade, Attaquer le soleil» (pauvre soleil!), voici «Splendeurs et misères». Comme nous sommes au Musée d'Orsay, je n'ai pas besoin de vous faire un dessin, puisque vous avez des lettres. Il s'agit bien de celles de courtisanes, en référence au roman d'Honoré de Balzac, sorti en 1847 (1). La nouvelle exposition de l'institution parisienne parle, en clair, de prostitution. Il y en a trois générations, le parcours allant de 1850 à 1910. 

Toute une équipe, en majorité féminine, a pris le sujet à bras le corps. Il s'en suit une boulimie de textes et d'images. Une visite éclair prend ici deux heures. Il faudrait rester la nuit entière pour arriver au bout du bout. Une immense vitrine contient par exemple les cartes de visite, ô combien suggestives, de dames offrant leurs services de relaxation et de massage. Rien de nouveau sous le soleil, attaqué il y a peu dans les mêmes salles par le «divin» marquis de Sade. Comme de nos jours, les belles de nuit françaises devaient se faire discrètes. On est loin à Paris des «travailleuses du sexe» germaniques. Le racolage de jour est ainsi toujours resté interdit.

Réglements stricts 

Cela ne signifie pas que la prostitution ait pour autant été prohibée au XIXe siècle. Elle devait cependant se conformer à des règles strictes, alors que l'Ancien Régime restait arbitraire en la matière. Relisez «Manon Lescaut». Le Consulat s'était occupé de fixer les contours du métier en 1802. Visite médicale régulière obligatoire. Les maisons de tolérance ont été instituées en 1804. Les filles «libres» avaient besoin d'une carte. Autrement, elles devenaient des «insoumises», victimes de rafles régulières de police les conduisant en geôle. Une section de «Splendeurs et misères» est vouée à Saint-Lazare, que dirigeaient des religieuses. Steinlen y fit des dessins. Aristide Bruant en fit une chanson. «C'est d'la prison que j't'écris, Mon pauv' Polyte». 

«Comme la vertu, le vice a ses degrés», écrivait Emile Augier en commentant la construction, sur les Champs-Elysées, de l'hôtel particulier de la Païva (2). Il avait coûté dix millions de francs or. Il existe, entre 1850 et 1910, une infinité de nuances faisant insensiblement passer de la tapineuse ordinaire à la femme entretenue par quelques messieurs très riches. Orsay a voulu en rendre compte. L'exposition oscille entre le misérabilisme du Picasso de l'époque bleue (une sublime toile, venue de Detroit) et le luxe le plus tapageur. Une salle se voit par conséquent consacrée aux grandes horizontales, qui se faisaient portraiturer par Carolus-Duran ou Henri Gervex. Ce dernier a peint Valtesse de la Bigne, qui fit plus tard don de son lit d'apparat, draps et oreillers compris, au Musée des arts décoratifs. Les commissaires lui ont curieusement préféré la couche de La Païva (3).

Toutes des putains! 

Les dits commissaires ont de la prostitution une vision singulièrement extensive. Vu la politique de bas salaires pratiquée au XIXe siècle, toute femme salariée tient pour eux de la proie sexuelle. Cela va des employées de maison à celles de magasin (là, le public a droit à une superbe peinture de James Tissot) en passant par les danseuses (Degas) et les serveuses de brasserie (Manet). Je veux bien qu'une section s'intitule «Ambiguïté», mais tout de même. Toutes des putes, sauf maman. Je me demande si cette dénonciation du marché de la chair ne louvoie pas dangereusement entre le voyeurisme et le puritanisme. Comme dans les journaux de boulevard actuels, on dénonce tout en se repaissant du moindre faux pas. 

L'affiche de l'exposition montre bien sûr un Lautrec. Il y en a quantité d'autres dans les salles, décorées avec son bon goût et sa légèreté habituels par Robert Carsen (4). Et des plus beaux, d'«Au Moulin Rouge» à «Au salon». La plupart viennent des Etats-Unis, ce qui ne se révèle pas sans intérêt. Guy Cogeval, directeur d'Orsay, se vante d'avoir ici produit une exposition impensable en Amérique. Or les collectionneurs d'outre-Atlantique adorent ce qui évoque le plus pour eux le «gay Paris», autrement dit les lieux de perdition. Rien n'a finalement changé pour les Anglo-saxons depuis le temps où le prince de Galles venait s'asseoir sur sa «chaise de volupté», prêtée ici par un très fétichiste collectionneur privé.

Photos interdites aux mineurs

Dans le parcours, accompli au milieu d'une foule de visiteurs, il n'y a cependant pas que des chefs-d’œuvre. Une documentation annexe se compose de photos interdites (pudeur oblige) aux moins de 18 ans. Il n'y a pourtant pas là de quoi scandaliser les foules, surtout par rapport à ce qui se voit en libre accès sur le Net. Notons cependant que quelques images rescapées montrent des bordels de garçons. On les reverra peut-être à Orsay lors d'une exposition Proust. Le musée ne saurait s'arrêter en si bon chemin! 

(1) «La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle et femelle, de l'état naturel contre l'état social», écrivait Balzac.
(2) Classé, l'immeuble existe toujours. On peut parfois le visiter.
(3) La provenance n'est hélas pas sûre. De toute manière, ce lit dit de la Païva est très laid.
(4) Je plaisante.

Pratique 

«Splendeurs et misères, Images de la prostitution 1850-1910», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion d'honneur, Paris, jusqu'au 17 janvier 2016. él. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsey.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45. L'exposition sera au Van Gogh Museum d'Amsterdam du 19 février au 19 juin 2016. Photo (RMN): "Mademoiselle de Lancey", une hétaïre de haut vol, par Carolus-Duran.

Ce texte est immédiatement suivi par un petit article sur le Musée d'Orsay.

Prochaine chronique le mercredi 16 décembre. Le Musée Rath amène Byzance à Genève.

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."