Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Sotheby's disperse l'atelier du peintre Bernard Boutet de Monvel

Crédits: Sotheby's

L'avion n'a jamais atterri à New York, le 28 octobre 1949. Il est survenu un incident au dessus des Açores. Parti de Paris, l'appareil d'Air France s'est écrasé contre une montagne insulaire. Aucun survivant. Ainsi disparaissait Ginette Neveu, considérée comme la plus grande violoniste française. Ainsi mourait en pleine gloire le boxeur Marcel Cerdan, parti rejoindre Edith Piaf. Parmi les autres victimes figurait aussi le plus mondain des peintres franco-américains, Bernard Boutet de Monvel. Sa bonne éducation l'aura perdu. Il devait s'envoler la veille. Françoise Rosay allait tourner «September Affair» à Hollywood, avec un peu trop de bagages. L'artiste lui avait cédé son siège pour qu'elle en ait deux. 

La maison parisienne de Bernard Boutet de Monvel n'avait pas bougé depuis. Elle s'était juste un peu décatie, les satins des sièges capitonnés ayant fusé et les miroirs noirci. Delfina, la veuve de l'artiste, puis sa fille Sylvie, en avaient fait un mémorial. Un mausolée. «Tout était resté en place», confie un visiteur. «Ce qui frappait le plus, c'était la quantité de tableaux et surtout de dessins restés empilés.» La maison-atelier de Saint-Germain-des-Prés avait été aménagée dans les années 1920 par Louis Süe, avec qui Boutet de Monvel collaborait alors. Le décor Art Déco s'était vu adouci par la suite avec des opalines (vases en verre coloré) romantiques et des meubles laqués Napoléon III. Le goût de cette Madeleine Castaing qui régnait après 1945 sur la brocante à la rue Jacob.

Vente sauvage 

De ce nid devenu historique (combien d'intérieurs passent-ils le cap des génération?), il ne reste aujourd'hui qu'une coquille vide. Sylvie est morte il y a quelques mois, à 93 ans. Ses héritiers ont décidé de tout bazarder. «Nous avons pris quelques meubles et des objets comme exemples», explique-t-on à Sotheby's Paris, avec le tact voulu. «Nous voulions reconstituer l'atmosphère dans nos locaux.» Opération réussie, d'ailleurs. «Nous ignorons ce que leurs actuels propriétaires feront du reste du mobilier.» A mon avis, vu le caractère sauvage de l'opération, ce sera la benne. Pensez que la collection d'opalines, genre il faut dire en défaveur après avoir atteint son zénith vers 1950, est estimée à 1000 euros. Le tout. Quant aux fauteuils défoncés, Sotheby's n'en attend, toute honte bue, que 100 euros la paire. Moins que les Puces! 

Si l'illustre maison a accepté de se charger de la dispersion, c'est bien sûr à cause du peintre. Il faut maintenant que je vous parle de lui. Né en 1881, Bernard est le fils d'un illustrateur connu, Maurice Boutet de Monvel, dont l'atelier se retrouve également pris dans le naufrage actuel. Nous sommes dans une famille d'artistes. Il y a une dynastie de comédiens Boutet au XVIIIe siècle. Bernard veut devenir peintre. Il étudie avec l'excellent Luc-Olivier Merson, bien remis en selle au Musée d'Orsay. Et, dès 1903 il expose à la Société nationale des beaux-arts. Son goût de la stylisation annonce l'Art Déco. Bernard propose une peinture linéaire, sans relief, sans ombres et sans vernis brillant. Un peu comme les Viennois de la Sécession. Mais un peu, seulement.

Une clientèle de milliardaire américains 

Après une guerre héroïque dans l'aviation, du côté de Salonique et de Bucarest, le débutant retrouve un monde qui lui convient. Tout se veut désormais net et précis. Les journaux de mode, les couturiers eux-mêmes veulent du coup ses services. Sa passion reste cependant le portrait. Il s'agit de repenser celui des mondains et des mondaines. Helleu ou Boldini ont fait leur temps. Ils ne sont plus en phase avec le goût du jour. Avec sa ravissante épouse Delfina (une riche Chilienne) comme principal modèle, Bernard propose un autre genre. Beaucoup de profils, type médailles. Un style d'illustrateur. On est proche de ce que seront les couvertures destinées d'un hebdomadaire de «Time Magazine». 

Le succès se révèle fulgurant, surtout en Amérique. Les milliardaires de Manhattan ou de Long Island se montrent à la fois séduits par le «look» des tableaux par celui de leur auteur, qui passe pour l'un des hommes les mieux habillés de France. Lors des ses séjours aux Etats-Unis («où il va s'offrir une appartement à New York et une maison sublime à Palm Beach», précise le personnel de Sotheby's) ils se battent pour obtenir un de ses portraits. Six mille dollars. Le billet vert a beaucoup perdu de sa valeur. Je dirai juste que, vers 1950 encore, on pouvait s'offrir un beau bijou Tiffany pour 4000 dollars. Il y a aura cependant (un peu) moins de commandes pendant la Dépression, même si les clients se nomment Vanderbilt, Rockefeller, Astor ou Whitney.

L'autoportrait célèbre 

Ces icônes de la richesse américaine ne figurent bien sûr pas dans la vente des 5 et 6 avril, ou alors sous forme de dessin préparatoire. Il y a en effet des tonnes d'esquisses dans le catalogue. Il en existe tant, présentées sous forme de lots (estimés à quelques centaines d'euros!), que cette publication pourtant dodue renonce à les détailler. L'attention des acheteurs se voit comme de juste focalisée sur les «highlights», dont les portraits de famille. Delfina. Sylvie à tous les âges, jouant notamment au lit avec son chien Champagne à Paris... en 1944 (1). Le plus gros prix est attendu pour l'autoportrait sur fond de place Vendôme, réalisé en 1932. Entre 200.000 et 300.000 euros. Mais il a déjà été reproduit partout. La notoriété, cela se paie! 

(1) Il y a aussi des œuvres religieuses, assez étonnantes dans ce contexte.

Pratique 

Sotheby's, Paris, ventes les 5 et 6 avril. Site www.sothebys.com 

Photo (Sotheby's): Fragment de l'autoportrait de Bernard Boutet de Monvel devant la place Vendôme, 1932. 

Prochain chronique le mercredi 6 avril. «Dada Afrika» au Museum Rietberg de Zurich.

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