Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Qui a peur des femmes photographes?" Mais personne!

Attention, exposition bien-pensante! En intitulant la double présentation d'Orsay et de l'Orangerie de Paris «Qui a peur des femmes-photographes?» (un peu comme on chante «Qui a peur du loup?» dans «Les trois petits cochons» de Walt Disney), les commissaires ont voulu faire vibrer la corde sensible. Oui, elles terrifient, parce qu'elles sont trop douées. Depuis 1839, invention du daguerréotype, à 1945, les représentantes du deuxième sexe se sont donc été vues mises en retrait, pour ne pas dire rejetées. Nous allons maintenant les mettre en avant. Vous êtes de beaux salauds si vous y trouvez quelque chose à redire. 

Enorme dans la mesure où elle comporte 400 images, l'exposition proposée par Ulrich Pohlmann, Thomas Galifot et Marie Robert, a donc dû se voir coupée en deux. L'Orangerie présente les pionnières, actives des origines à la fin de la première Guerre mondiale. Orsay, à son cinquième étage, prend la relève jusqu'en 1945. Si l'espace est à peu près identique pour les deux époques, les postulantes deviennent nettement plus nombreuses au XXe siècle. Impossible de réserver encore aux plus douées de petites rétrospectives. Si Margaret Julia Cameron (1815-1879) et Gertrude Käsebier (1852-1934) occupent à l'Orangerie la place qu'elles méritent, les choses se tassent de l'autre côté de la Seine. Deux ou trois clichés maximum, sauf pour Madame Yevonde.

Un exemple venu de haut 

Le visiteur découvrira sans surprise que les grandes initiatrices sont anglo-saxonnes. L'Amérique restait un pays neuf. En Grande-Bretagne, l'exemple venait de haut. La reine Victoria fut l'une des premières acheteuses de photographies. Sa belle-fille Alexandra se montrait fanatique d’instantanés. Avec une princesse de Galles montrée dans la presse son pékinois sous un bras et un Kodak à l'autre main, qui aurait pu objecter quoi que ce soit? D'autant plus que les albums de de la dame, prêtés par Elizabeth II, se révèlent plutôt bien. Ils anticipent même, avec leurs découpages et leurs dessins, les expériences surréalistes. 

Femme du meilleur monde, pieuse et convenable, mais douée d'une énergie que les siens disaient épuisante, Margaret Julia Cameron (dont le Victoria & Albert propose ces temps à Londres une rétrospective) pouvait du coup se livrer à ses expérimentations inspirées par la peinture préraphaélite. Comme d'autres ladies, elle ouvrait un chemin que les Américaines emprunteront bientôt avec succès. Gertrude Käsebier (Käsebier était le nom de son riche mari) se verra ainsi annoncée à Rodin par le baron de Meyer comme «le plus grand photographe des Etats-Unis.» Elle prendra du maître de beaux portraits, qu'elle lui donnera. Il lui offrira en échange un bronze. Il existe des hommes bien élevés. Puis elle partira photographier les Noirs et les Indiens.

Blabla universitaire 

Tout devient plus flou à Orsay, annoncé sur l'affiche par un portrait rouge sur rouge de Madame Yevonde. Le trio de commissaires a beau classer les images par thèmes, de l'autoportrait à l'actualité, il existe désormais trop de figures à évoquer. Certaines sont connues, comme Germaine Krull, Lee Miller, Florence Henri ou Tina Modotti. D'autres attendent de se voir reconnues. Ce n'est hélas pas avec ce type d'accumulation qu'elles sortiront du lot. Selon le prière d'insérer donné à la presse, «elles subvertissent et transgressent de plus en plus les codes artistiques et sociaux, introduisant volontiers un regard critique et distancé sur leur statut inférieur et sur la relation de domination entre les sexes.» Je veux bien. N'empêche que ce discours sent terriblement le blabla universitaire sur le «gender», avec tout ce qu'il peut supposer de convenu. 

Comment se fait-il, au fait, que le féminisme ait aujourd'hui une tribune au Musée d'Osray que dirige le très «gay» Guy Cogeval? Celui déclare n'avoir pas cru à la nécessité du «gender» il y a trente ans. Aujourd'hui, alors que les femmes progressent si peu sur les cimaises des musées (mais non à leur direction!), il faut selon le Français enfoncer le clou. Disons que son équipe n'a ici pas compté ses coups de marteau. Je ne suis pas sûr que la photographie en sorte gagnante, en dépit de la qualité de nombre des œuvres montrées.

Pratique 

«Qui a peur des femmes photographes? 1839-1945», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Orangerie, Jardin des Tuileries, jusqu'au 24 janvier. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Orsay est ouvert tous les jours, sauf lundi, de 9h30 à 18h, le vendredi jusqu'à 21h45, l’Orangerie tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h. Photo (DR): Une image de lady Frances Jocelyn, vers 1860. Une telle prise de vue en intérieur constituait alors un exploit technique.

Cet article est immédiatement suivi d'un complément sur Madame Yevonde.

Prochaine chronique le samedi 2 janvier. Découverte en Hollande; 2600 lettres jamais ouvertes du XVIIe siècle disent les préoccupations de l'époque.

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