Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Quand Saint Laurent faisait scandale en 1971

Nous sommes le 29 janvier 1971. La maison Saint-Laurent, qui fête ses dix ans d'existence, propose son défilé bisannuel. Il s'agit de célébrer l'été. Les clientes, venues rue Spontini où se trouve encore YSL, s'attendent à du classique. Du sage. Du convenable, avec juste ce qu'il faut d'insolence pour ne pas se sentir traitées en vieilles dames. Mai 68 n'a pas encore apposé sa griffe sur celles de la haute couture. Il reste question d'élégance. Coco Chanel vient juste de mourir, le 10 janvier. 

Or que découvrent Liliane Bettencourt, la baronne Guy de Rothschild ou Zizi Jeanmaire, qui ont vécu cette époque? Un hommage aux années 1940. Pour tout dire, une exaltation des modes de l'Occupation, période où, soit dit entre nous, la haute couture n'avait pas cessé son activité en dépit des restrictions imposées aux Français ordinaires. Il y a là de semelles compensées, des turbans, des épaules larges et des jupes courtes. Le numéro 90 du défilé frappe les imaginations. Il s'agit d'un manteau court en renard vert. Le comble du mauvais goût, aux yeux de 1971.

Lynchage médiatique 

Il y a bien sûr quelques sifflets, mais on reste entre gens bien élevés. La presse se montrera moins indulgente. C'est le lynchage médiatique dès le 30 janvier. «Saint Laurent, une triste occupation», titre «Le Figaro». Les Américains donneront dans la surenchère. «Truly hideous». «YSL insults fashion». Seul «Vogue», mais c'est un mensuel, viendra au secours d'un artiste malmené. Commercialement, la collection se soldera par un échec. Mais un raté spectaculaire. On n'avait jamais autant parlé d'YSL depuis le lancement des boutiques Rive Gauche, cinq ans plus tôt. 

Une exposition de la Fondation Saint Laurent, logée dans le dernier bâtiment occupée par la maison, rue Léonce-Reynaud, raconte aujourd'hui l'histoire, avant d'en tirer les conséquences. Comme lors du défilé «new look» de Christian Dior, le 12 février 1947, une bombe a éclaté le 29 janvier 1971. Il s'agit cependant d'une bombe à retardement. Il faudra deux décennies pour comprendre que la mode en a été bouleversée. Un signe ne trompe pas. Quand les Arts décoratifs ont organisé en 2012 deux expositions, l'une sur les années 1970, l'autre sur les années 1980, le parcours commençait avec «la collection du scandale».

Le droit au kitsch 

Que s'est-il donc passé de si important? Plusieurs choses. D'abord, la collection en question avait prouvé qu'un couturier pouvait s'inspirer d'un passé récent. Très proche, même. L'actuelle manifestation explique combien Saint Laurent avait été impressionné par Paloma Picasso, qui n'avait pas encore hérité de son père. Cette jeune femme très en vue s'habillait aux Puces. Elle réclamait ainsi non seulement son indépendance, mais le droit aux mélanges, voire à la vulgarité. Un mot va du reste émerger à cette époque. C'est «kitsch». 

L'onde de choc ira plus loin. La perméabilité entre le sur mesure et les frusques de seconde main allait favoriser de ce qui se situe entre deux: le prêt à porter. Une jeune femme friquée pourra obtenir tout de suite quelque chose de drôle, d'inattendu, d'irrévérencieux. Elle ira jusqu'à se déguiser. On sait comment la chose finira. Après le fameux «porno bourge», cher à Tom Ford chez Gucci, on aura le grand n'importe quoi actuel. Les mêmes jeans délavés et troués peuvent se trouver aussi bien pour trois euros aux Puces que pour 500 euros chez Dolce & Gabbana ou Versace.

Une impression de sagesse

Que donne du coup la «collection du scandale», revue quarante-quatre ans plus tard? Bien présentée au rez-de-chaussée de la fondation, avec projections de films et déroulés photos, elle apparaît étrangement sage. Je veux bien qu'il manque le vertigineux décolleté dans le dos, immortalisé par une photo de Jeanloup Sieff, mais le choc semble pour le moins émoussé. Les robes présentées font en réalité très années 70, signe qu'elles regardent moins le passé qu'elles n'annoncent le futur. Un avenir plus décontracté que les années 1960, encore très formalistes. 

S'agit-il pour autant d'une bonne collection? Pas vraiment. Saint Laurent avait fait mieux. Il retrouvera par la suite sa forme. Dans les genre 1940, l'Hollywood des grandes années du polar en noir et blanc a produit bien plus sexy, avec comme mannequins Lauren Bacall, Rita Hayworth ou Lana Turner. L'importance de la «collection du scandale» se révèle donc historique. Une jolie continuité quand on pense qu'elle s'inspirait d'une des pages les plus noires de l'histoire... 

Voilà. Et, puisqu'on y est, une grande nouvelle. La Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent (Pierre Bergé s'est mis en avant), qui a jusqu'ici montré des expositions (plutôt bonnes) sur tout et n'importe quoi, va se muer en musée en 2016. Un musée dédié à YSL, bien entendu!

Pratique

«Yves Saint Laurent 1971, La collection du scandale», Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, 3, rue Léonce-Reynaud, Paris, jusqu'au 19 juillet. Tél. 00331 44 31 64 31, site www.fondation-pb-ysl.net Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Photo (Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent): Le fameux manteau court en renard vert, "comble du mauvais goût".

Prochaine chronique le mardi 7 avril. Gauguin à la Fondation Beyeler. Une séance de rattrapage.

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