Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Quand Jacques Doucet rencontre Yves Saint Laurent

La comparaison est flatteuse, mais elle se révèle abusive. Avec le sous-titre de «vivre pour l'art», la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent (notez l'ordre des deux noms!) propose un face à face «Jacques Doucet-Yves Saint Laurent». On imagine la suite. Deux couturiers. Deux collectionneurs. Deux mécènes. Tout concourt à établir des ressemblenbles dans cette exposition scénographiée avec virtuosité par le décorateur Jacques Grange. Pour évoquer les deux grands disparus, ce dernier n'avait que 200 mètres carrés à sa disposition. La taille d'un bel appartement parisien, certes, mais Saint Laurent habitait rue de Babylone dans plus de 600 mètres carrés... 

Peut-être devrais-je commencer par vous présenter Jacques Doucet (1853-1929). L'homme a été parmi les premiers à tenir une maison de haute couture, rue de la Paix. Il a connu un succès extraordinaire, dont rien ne subiste. Très rares sont devenues les robes de Doucet qui n'ont, à ma connaissance, jamais fait l'objet d'une exposition spéciale. L'homme vivait un peu à l'écart. De son temps, les couturiers restaient des fourniseurs. Un noble personnage refusa ainsi un jour de l'inviter sous le prétexte qu'il ne serait pas convenable d'avoir à sa table l'auteur des vêtements de son épouse. Doucet s'en montra blessé.

Doucet, tout en modernités 

Il se ratrappa avec la passion des arts et des livres. Bibliophile, l'homme constitua ainsi un fantastique ensemble qui se verra offert à la la Ville de Paris en 1917, tandis que ses manuscrits modernes (Proust, Gide, Cocteau, Montherlant...) faisaient l'objet d'un autre don en 1929. Mécène de «cellules de recherches» en matière littéraire depuis 1905, Doucet entretenait aussi certains écrivains, dont Max Jacob ou Pierre Reverdy. Tout cela se combina longtemps avec son amour pour le mobilier et la peinture du XVIIIe siècle français. Une passion avec rupture. En 1912, alors que ces oeuvres avaient atteint leur plus haut prix, il vendit tout aux enchères afin de se consacrer à l'art contemporain. Quinze millions de francs or! 

Conseillé par Pierre-Henri Roché (l'auteur de «Jules et Jim») et André Breton, Doucet acheta ensuite beaucoup, et bien. Son studio de Neuilly abritait ainsi «Les Demoiselles d'Avignon» de Picasso dans l'escalier. Il les avait achetées au peintre en 1924, à 71 ans. Pour compléter ce hâvre, l'amateur passa des commandes au sculpteur Gustave Miklos, au relieur Pierre Legrain ou à la créatrice de meubles Eileen Gray. Impossible d'apparaître plus moderne que lui. Doucet léguera quelques tableaux aux musées parisiens (dont «La charmeuse de serpents» du Douanier Rousseau), tandis que sa veuve dotait un musée comme Grenoble, le seul alors en France à acheter du contemporain.

YSL, un homme tourné vers le passé 

Yves Saint Laurent (1936-2008) a lui aussi beaucoup acquis. Mais sa passion de l'Art Déco tenait du «revival» que ses protagonistes ont connu à partir des années 70. Il a acheté avec Pierre Bergé des tableaux phares des pionniers de l'art moderne. Mais ne nous y trompons pas! Saint Laurent restait tourné vers le passé, même si celui-ci se révélait alors proche. Ses commandes seront demeurées limitées. Elles sont allées, comme le rappelle l'actuelle présentation, au époux Lalanne: François-Xavier (1927-2008) et Claude (née en 1924). Je ne sais pas si vous voyez à quoi ressemblent leurs créations. Il s'agit de meubles zoomorphes (secrétaire-rhinocéros, sièges-moutons) ou de miroirs néo-Art Nouveau. Tout cela vaut aujourd'hui très cher sur le marché de l'art. N'empêche qu'on pense aux vitrines de Noël des grands magasins (1). YSL n'était par ailleurs pas bibliophile, à l'instar de son compagnon Pierre Bergé. Mais là aussi, comme le prouve la dispersion en cours de cet ensemble, Bergé a puisé aux sources du XXe siècle. Il ne s'est pas attaqué a auteurs actuels. 

Cette très jolie exposition, avec quelques tableaux magnifiques (Rousseau, Modigliani, Géricault, Matisse, Mondrian et j'en passe), doit donc son homogénéité à un malentendu. Ce n'est pas une raison de bouder son plaisir, d'autant plus qu'une partie des oeuvres provient du Musée Anglandon d'Avignon. Or peu de gens connaissent cette fondation, ouverte en 1996 et dirigée depuis 2014 par Lauren Laz, qu'on a connue conservatrice des estanpes à Vevey. C'est l'héritière lointaine de Doucet. Elle a recueilli ce qui n'avait pas été donné, puis vendu.

Vers la transformation en musée 

«Jacques Doucet-Yves Saint Laurent» devrait par ailleurs rester la dernière exposition temporaire du bâtiment de la rue Léonce-Reynaud, qui fut jusqu'en 2002 le siège de Saint Laurent haute couture. La maison devrait devenir un musée uniquement dédiée à YSL, dont on pourrait alors visiter le studio.  Je vous avoue que je n'en sais pas davantage. 

(1) Il y a aussi les inévitables portraits par Andy Warhol.

Pratique

«Jacques Doucet-Yves Saint Laurent, Vivre pour l'art», Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, 3, rue Léonce-Reynaud, Paris, jusqu'au 14 février. Tél. 00331 44 31 64 31, site www.fondation.pb.ysl.net Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Photo (Musée Anglandon): Jacques Doucet, à droite, avec Francis Picabia, dont il fut l'un des premiers acheteurs de compositions dadaïstes.

Prochaine chronique le vendredi 8 janvier. La Fondation Gianadda montre Zao Wou-Ki à Martigny.

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